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Ces femmes qui n’aiment pas leur enfant

Sacralisé au plus haut point, l’amour maternel paraît être une évidence. Il arrive pourtant qu’il vacille avec, au final, une souffrance à double sens.

Texte Nina Seddik
Photos Sylvie Serprix
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On dit de lui qu’il est absolu, inconditionnel, sans limites, on dit que l’amour d’une mère ne se remet pas en question. Une femme qui n’aime pas son enfant? Impensable pour certains, monstrueux pour d’autres.

Certaines n’y arrivent pourtant tout simplement pas. Non pas par choix, mais par fatalité. Maladie, blessures profondes, attentes démesurées, les raisons sont nombreuses, la souffrance l’issue commune.

D’une part pour ces femmes qui ne comprennent pas forcément la source du problème et culpabilisent d’être de «mauvaises mères». Et naturellement pour l’enfant, confronté au rejet d’une maman avec qui il est difficile de créer une relation basée sur la confiance et la sécurité affective.

Si une prise en charge thérapeutique est nécessaire, lever ce tabou l’est tout autant. Rongées par la culpabilité, beaucoup d’entre elles n’osent pas en parler, trop effrayées par le jugement de la foule. Car on ne touche pas à l’image de la mère. Libérer la parole de ces femmes s’avère toutefois indispensable, afin de les soutenir et de leur permettre ainsi de renouer avec leur enfant.

Alexandra*: «Je n’étais simplement pas faite pour être mère»

«La naissance de ma fille a été le pire jour de ma vie. Quand je l’ai vue pour la première fois, son père pleurait de joie et moi, je ne ressentais rien. J’étais surtout soulagée que les douleurs atroces liées à l’accouchement s’arrêtent. Les jours suivants ont été une véritable descente aux enfers.

«La naissance de ma fille a été le pire jour de ma vie. Quand je l’ai vue pour la première fois, son père pleurait de joie et moi, je ne ressentais rien. J’étais surtout soulagée que les douleurs atroces liées à l’accouchement s’arrêtent. Les jours suivants ont été une véritable descente aux enfers.

J’étais dans un état végétatif complet, incapable de m’habiller ou de manger seule. Ça a duré environ un mois, des semaines très floues dans mon esprit. J’étais en pleine dépression post-partum. Avec un terrain dépressif et un diagnostic de trouble bipolaire posé, je m’attendais à ce que ça me tombe dessus. Mais pas si violemment.

Je ne supportais pas la présence de ma fille, impossible pour moi de rester seule avec dans la même pièce. Je la détestais. Elle était pourtant désirée, mais je crois que son père et moi ne nous attendions pas à ce que je tombe enceinte si rapidement.

Est-ce que tout est lié à ma maladie? J’imagine que oui. Je crois aussi que je n’étais simplement pas faite pour être mère. La mienne a d’ailleurs toujours veillé à ce que je ne manque de rien matériellement, mais elle ne m’a jamais câlinée ou embrassée. Je pense qu’elle m’aime, elle n’a simplement pas su me le montrer.

Quant à moi, j’ai parfois l’impression de ressentir de l’amour pour ma fille. C’est cependant quelque chose de très enfoui, qui ne dure pas.

La petite n’a rien ­demandé et doit pourtant subir tout ça. Elle comprend certainement ce qu’il se passe, et j’ai peur qu’elle m’en veuille en grandissant. Aujourd’hui, je réussis néanmoins à passer un peu de temps avec elle. Même si ce n’est pas encore quotidiennement ni très longtemps, je suis sur la bonne voie.»

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«Certaines mères ont besoin de temps»

Dr. Annette Cina, psychologue spécialisée en psychothérapie FSP

Est-il possible pour une mère de ne véritablement pas aimer son enfant?

C’est le cas pour certaines femmes qui se disent incapables de voir les côtés positifs de leur enfant et admettent éprouver un certain dégoût. Il s’agit cependant selon moi d’un blocage psychologique qui les empêche de créer un quelconque lien émotionnel.

Pourquoi un tel rejet?

La naissance d’un enfant peut être difficile en raison des nombreux changements qu’elle engendre. La femme est catapultée dans un rôle auquel elle n’était pas forcément préparée. Elle se retrouve dans une position où elle donne davantage qu’elle ne reçoit et cela peut être difficile à accepter. La maternité étant sacralisée, elle se doit d’aimer son enfant dès le premier regard. Or, ce n’est pas toujours le cas, car certaines mères ont besoin de temps pour apprendre à créer un lien avec leur enfant et peuvent se sentir en situation d’échec. Face aux grandes attentes de la société, elles ont des exigences démesurées envers elles-mêmes et sont complètement perturbées en cas de perte de contrôle. L’arrivée d’un bébé est souvent chaotique. Déstabilisées par l’écart entre leur vision de la famille et la réalité, elles projettent leurs colères et frustrations sur l’enfant.

Quelle influence l’enfance de la mère a-t-elle sur elle?

Son passé familial influence bien sûr la façon dont elle se comporte en tant que parent. Si elle n’a pas été aimée petite, elle peut avoir des difficultés à donner de l’amour à son tour. Les enfants font rejaillir des blessures parfois très enfouies et ravivent des sentiments que l’on croyait pouvoir contrôler jusque-là.

Quel rôle la dépression post-partum joue-t-elle?

Sans en être la raison principale, cette dépression représente bien évidemment un risque dans la construction de la relation mère-enfant. Dans une telle situation, une prise en charge est indispensable.

Quelles sont les éventuelles séquelles pour l’enfant?

Un manque d’estime de soi. La mère ne lui donnant pas la sécurité affective dont il a besoin, il aura tendance à penser en grandissant qu’il n’est pas assez bien pour être aimé. Ces blessures peuvent être atténuées s’il peut créer un lien d’attachement avec le père. Le soutien du conjoint est donc primordial. En plus d’épauler la mère, il peut s’avérer être le pilier nécessaire au bon développement de l’enfant.

Un homme qui n’a aucun lien émotionnel avec son enfant choque moins qu’une femme dans la même situation. Pourquoi?

Les rôles des parents sont bien définis par la société. La mère a le devoir d’aimer alors que le père en a la liberté. Si l’on en attendait autant des deux, cela scandaliserait beaucoup moins qu’une femme n’y parvienne pas. Or, on exige d’elle une abnégation totale, nourrie par l’image de la maman exemplaire et dévouée, véhiculée depuis les années 1950. Il est extrêmement difficile dans ces conditions de partager cette souffrance sans être immédiatement pointée du doigt. Ces femmes ont néanmoins besoin de pouvoir en parler librement, pour être en mesure de se faire aider et d’aller de l’avant.

Aurore*: «Je ne ressens rien pour mes deux filles»

«Avouer ne pas éprouver d’amour maternel pour son enfant est un sujet tabou. C’est pour cela que j’accepte de témoigner. Pour aider les femmes qui sont dans la même situation que moi et leur dire qu’elles ne sont pas seules. Car c’est une souffrance avant tout, ce n’est pas voulu.

Alors oui, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qui cloche chez moi. Mais voilà, je ne ressens rien pour mes deux filles de 5 et 8 ans.

Les filles étaient d’ailleurs désirées, et j’ai été pendant longtemps une mère louve, très fusionnelle.

Avec mon compagnon de l’époque, c’était par contre compliqué. Notre relation, en dents de scie, n’était pas harmonieuse. Il n’a été présent ni pendant la grossesse ni après. Alors on s’est séparés. Et ça a été une vraie libération. J’ai enfin pu retrouver mon rôle de femme, moi qui étais cantonnée à celui de mère.

Fraîchement divorcée, j’avais un ex-mari et deux ex-filles. Il m’est difficile de dire comment ça s’est passé exactement, mais il y a eu une rupture en tant que maman. Elles sont devenues des étrangères que je n’arrive plus à prendre dans mes bras et à embrasser.

Pour autant, pas question de les abandonner. J’en ai la garde et je m’assure qu’elles ne manquent de rien. Je suis très protectrice envers elles et ne laisse personne les toucher. Pour moi, il s’agit cependant davantage de l’instinct maternel pur que de l’amour.

Et mes filles en souffrent, je le sais. Elles cherchent constamment mon attention et on me rapporte souvent qu’elles se plaignent de manquer de câlins et de tendresse. Ça me fait très mal d’entendre ça, mais c’est plus fort que moi. Je ne parviens pas à faire autrement.

Si j’avais une baguette magique, je ferais naturellement en sorte que mes sentiments changent. Mais à moins d’un déclic, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Alors en attendant, je fais de mon mieux.»

Sandrine* «Je me force à lui faire des câlins et à lui dire que je l’aime»

«Je ne savais pas qu’on pouvait détester ses enfants. Les aimer différemment oui, mais pas à ce point-là. J’en ai trois en bas âge et j’entretiens une relation difficile avec la petite du milieu, qui a 2 ans. Je n’arrive pas à créer un lien émotionnel avec elle.

Quand j’ai connu le sexe du bébé à la première échographie, j’ai été dévastée. Je ne voulais pas d’une fille. Pardonnez-moi de le dire, mais les femmes ont une vie merdique. Il faut à la fois être mère parfaite, employée modèle et gérer la plupart des tâches ménagères, le tout dans un corps zéro défaut. Et si vous avez quelques rondeurs, les autres ne se gêneront pas pour vous mener la vie dure.

J’ai d’ailleurs fait une grosse dépression post-partum, dont je me suis sortie grâce à une thérapie. La petite a réveillé en moi des angoisses, et un mal-être dont je n’avais pas idée. Je lui en veux beaucoup, même si je sais que ce n’est pas rationnel et qu’elle n’a pas demandé à venir au monde.

J’évite d’en parler autour de moi, les gens ne comprendraient pas. Mon mari lui-même semble perdu face à tout ça. Et puis, je veux croire à cet idéal familial auquel je n’ai pas eu droit.

Je sais que le blocage vient de moi et l’idée que ma fille puisse souffrir de cette situation et en garde des séquelles me terrorise. Il m’arrive pourtant d’être fière d’elle et de la trouver belle.

Elle mérite une enfance normale et heureuse, mais je sais que je ne peux pas y arriver seule. Nous consultons un psychothérapeute ensemble. J’espère vraiment que ça va m’aider à créer un lien affectif, même si ça me semble difficile. Quelque chose s’est cassé et je ne sais pas si l’on pourra le réparer un jour.»

* Prénoms d’emprunt

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