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Coworking: le bureau nouveau est arrivé

Les espaces de travail partagés ne cessent de gagner du terrain en Suisse. Un phénomène qui séduit indépendants et entrepreneurs en quête d’alternatives aux cadres traditionnels.

Texte Nadia Barth, Pierre Léderrey
Photos Dominique Smaz
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Les locaux du coworking Gotham à Lausanne.

Une partie de ping-pong entre deux séances de travail dans une ambiance design ou encore un espace fait de bric et de broc animé d’un solide esprit de partage… Les coworkings bousculent les habitudes des espaces de travail traditionnels. Débarqués il y a quelques années en Suisse, ces lieux d’un nouveau genre ne cessent de fleurir dans les villes et campagnes du pays. Le concept? Mettre des bureaux individuels ou en open space à disposition pour recréer un espace de socialisation.

Que ce soit pour briser la solitude d’une activité indépendante, limiter les coûts de location d’un bureau ou encore stimuler sa créativité, ils sont de plus en plus nombreux à opter pour cette formule, soit, d’après les chiffres de Coworking Switzerland, entre 3000 et 5000 coworkers en Suisse. Ce sont pour la plupart de jeunes entrepreneurs actifs dans le domaine des services, nés avec les réseaux sociaux et l’ADN collaboratif. De quoi faire de ces coworkings de véritables viviers à start-up. «Le premier lieu a ouvert en 2007 à Zurich, développe Jenny Schäpper-Uster, présidente de Coworking Switzerland.

Un succès qui s’explique notamment par la flexibilité de l’offre proposée. Bureau nomade ou fixe, fréquentation quotidienne ou ponctuelle, accès ou non à certaines prestations… La formule frôle le sur-­mesure, s’adaptant aux besoins techniques et aux moyens économiques du coworker. Ce qui diffère, ce sont les services annexes offerts d’un lieu à l’autre. Certains, comme Google, proposent une vaste palette allant de la cafétéria à la salle de sport. D’autres se contentent d’un wifi de compétition, première nécessité des entreprises actives dans la nouvelle économie, ou de conditions de bail bien plus souples que celles des gérances traditionnelles.

A l’image des 38 partner spaces de Village Office, d’autres répondent à la volonté d’éviter une pendularité peu productive en offrant des espaces professionnels hors des villes et près des lieux d’habitation. Comme chez Gotham à Lausanne et bientôt dans cinq villes de Suisse, Village Office fonctionne comme un abonnement général, donnant accès à différents endroits partenaires lorsque l’on est en déplacement.

Les coworkings offrent un large choix d’alternatives tout en générant un fonctionnement qui leur est propre: travail décentralisé, culture du partage des ressources et non plus du secret. Pas de doute: dans certains secteurs, le coworking donne une autre idée du boulot avec des communautés d’entrepreneurs avides de rencontres.

Andreas Schollin-Borg: «Un lieu de tous les possibles»

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Places individuelles en open space, box privatifs, lieux de détente, cafétéria ouverte au public ou salle de sport: au centre de Lausanne, Gotham se présente comme une ville dans la ville, «un lieu de tous les possibles», comme revendiqué par ses créateurs. En moins d’un an, ce concept qui s’étale sur près de 2300 m2 a séduit plus d’une centaine de coworkers et quelque 40 start-up, voire des succursales locales de plus grandes entreprises. «Nous serons complets d’ici à la fin de l’année», relève Philippe Heim, managing director. Issu de la prestigieuse Haute Ecole hôtelière de Lausanne, ce pro de l’événementiel et du branding dirige une petite équipe en charge de la logistique, de l’administration et des visites. «Au moins cinq par jour», sourit cet entrepreneur 2.0, une des trois chevilles ouvrières de Gotham.

Ce succès en appellera d’autres avec l’ouverture de cinq Gotham l’an prochain près des gares de Martigny, Zoug, Berne, Zurich et Genève. «A Lausanne, nous allons créer un second espace avec hôtel intégré. Avec l’idée que chaque coworker se sente membre d’un écosystème qui lui permettra de s’arrêter travailler partout en Suisse», s’enthousiasme Andreas Schollin-Borg.

A 29 ans, cet ancien de HEC Lausanne a déjà roulé sa bosse professionnelle du côté du négoce de matières premières et de la gestion du Bristol à Verbier. «Il y a deux ans environ, j’ai créé Batmaid, une plateforme web permettant de réserver une femme de ménage en Suisse – 800 sont enregistrées chez nous. Gotham est né du besoin de loger les vingt employés de Batmaid. Avec Philippe Heim et le troisième fondateur, Stéphane Journot, nous avons visité l’endroit en novembre 2016 et avons tout de suite eu la vision d’un espace de travail à la fois partagé et individuel, convivial et professionnel, au service de la créativité et de l’entrepreneuriat», raconte Andreas Schollin-Borg avant d’ajouter: «Ici, chacun est le Batman de son projet et tout est prévu pour le soutenir.»

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L'environnement très design du coworking Gotham à Lausanne.

L’envie d’échanger, de bénéficier d’infrastructures dans des conditions idéales et de garder ses fonds pour faire avancer sa start-up: les coworkers partagent cet état d’esprit. L’ordinateur connecté est leur principal outil. Avec Procsea, Renaud Enjalbert a créé une place de marché numérique mondiale entre producteurs des produits de la mer et commerçants, sans les intermédiaires habituels. «Gotham m’a tout de suite plu. L’espace lui-même et la possibilité d’une location au mois. Et aussi son esprit, cette possibilité de synergie et de partage de savoir avec d’autres sociétés en développement, confrontées à des problèmes similaires d’informatique, de recrutement ou de financement.»

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Renaud Enjalbert dans les locaux de Gotham à Lausanne.

Alexandre Hernan: «Le but est de favoriser la mixité»

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Grandes baies vitrées, hauts plafonds, sol brut. Le Blue Lab d’Yverdon-les-Bains offre un bel espace de type industriel. Niché à l’étage d’une ancienne usine proche de la gare, le lieu a un potentiel que son fondateur, Alexandre Hernan, repère tout de suite. Il y a un an, ce comptable et entrepreneur y inaugure son deuxième coworking. Un peu plus tôt, il avait déjà lancé le concept dans des locaux inoccupés de la fiduciaire pour laquelle il travaille. Rapidement, la formule connaît un certain succès et, pour Alexandre Hernan, c’est une vraie révélation: «J’ai adoré l’ambiance du coworking et les échanges très enrichissants qui s’y développaient.» Il fallait donc s’agrandir.

Et là, coup de chance, il tombe sur cet espace avec une capacité d’accueil d’environ 25 personnes. Le concept? Des bureaux à louer à court ou long terme avec une place fixe ou nomade pour un loyer mensuel de Fr. 100.- et Fr. 300.- selon la formule choisie. Tout le monde est le bienvenu: «Il y a un espace ‹établi› qui s’adresse aux artisans et un espace ‹bureau› pour ceux qui travaillent dans le secteur des services», détaille l’entrepreneur. Un mélange des genres qui ne lui fait pas peur: «Le but est de favoriser la mixité. C’est une vraie richesse. En ce moment nous avons un artisan horloger, une start-up de pilotage de drones ou encore une boîte de communication visuelle.» Cette dernière est justement présente lors de notre visite. Il s’agit de la start-up Nocta.

«J’ai lancé mon entreprise en juillet 2015, développe le fondateur, Yanick Turin. Je suis tombé, un peu par hasard, sur ce coworking. Le coworking s’est révélé être une bonne solution. Il y a en plus ici une bonne synergie entre les coworkers. On s’échange des conseils, on partage notre réseau sans qu’il n’y ait de concurrence. Actuellement, nous sommes six personnes à travailler pour Nocta, dont deux en freelance. A moyen terme, nous aimerions avoir notre propre espace.» Lieu de transition ou poste de travail à long terme, le coworking offre diverses alternatives… Et pas que pour les indépendants.

«Blue Lab fait partie du réseau Village Office soutenu par Engagement Migros, explique Alexandre Hernan. Il offre aux entreprises et à leurs employés la possibilité de travailler depuis un espace de coworking à proximité de leur lieu d’habitation. Le but? Eviter aux employés de penduler et garantir aux entreprises un travail à distance dans un cadre professionnel.» Le projet n’en est qu’à ses débuts, mais le fondateur de Blue Lab aimerait davantage développer son activité dans ce sens.

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Le coworking est ouvert aux secteurs des services tout comme aux artisans.

Shaban Shaame: «On fonctionne comme une grande colocation»

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«Le premier coworking associatif de Suisse.» Voilà ce que l’on lit sur la vitrine de l’espace de La Muse Bouge, situé au cœur du très vivant quartier de Plainpalais à Genève. De prime abord, on est bien loin d’imaginer que derrière cette devanture se cache un grand espace se déployant sur plusieurs étages et dont les pièces forment un véritable labyrinthe. Chacune d’entre elles offre un esprit qui lui est propre: certaines ont un plafond si bas qu’il faut faire attention de ne pas s’y cogner la tête et d’autres présentent une architecture au charme ancien avec cheminée et grandes fenêtres. Le lieu est aussi singulier que son atmosphère. «C’est une grande maison, lance David Malbo, traducteur indépendant. On fonctionne un peu comme une grande colocation, poursuit Shaban Shaame, fondateur d’Everdreamsoft, jeux vidéo et spécialistes du blockchain. On organise souvent des dîners et des événements ensemble.»

Le ton est tout de suite donné. Ici, ce que l’on met en avant, ce sont les liens humains et l’esprit d’entraide. C’est d’ailleurs l’ADN même de cet espace autogéré par les coworkers qui sont en même temps, pour la plupart, membres de l’association La Muse Bouge. Une place revient entre Fr. 180.- et Fr. 850.- par mois selon la formule choisie. Ils sont aujourd’hui une trentaine à y avoir souscrit, certains sont là depuis de nombreuses années. Evénementiel, développement et architecture informatique: la liste des activités des coworkers est longue et atteste de la richesse et de la diversité des profils.

Néanmoins presque tous ont en commun d’être indépendants ou entrepreneurs. «Cet aspect nous rapproche, développe Gabrielle Sturm, traductrice indépendante. Puisqu’on est confrontés aux mêmes problématiques, on se comprend facilement et on peut aussi s’aider les uns les autres.

Réseautage, conseils, services réciproques rendus... L’association vise une forme d’autosuffisance. Comme André Piguet, organisateur de concerts de musique classique, le souligne: Le coworking est un phénomène de société important, il est un retour à un fonctionnement autarcique. Cette forte cohésion de groupe impacte aussi la qualité des liens entre coworkers. «Ici l’organisation est horizontale, continue André Piguet. Les rapports entre nous sont sincères, sans calcul, contrairement à ce que peuvent être parfois les liens entre collègues d’une entreprise.»

En plus de son activité de coworking, l’association participe aussi à la vie de quartier, centre de diverses manifestations artistiques: elle met à disposition de musiciens et de peintres des espaces à louer pour leurs cours. Des événements publics, telles les Causeries du jeudi, sont organisés en collaboration avec Genève Lab. Elles visent à développer les échanges sur les thématiques des technologies de l’information et de la communication. Bref, La Muse Bouge se révèle être un espace à part entière où créativité et communauté se rejoignent en un même lieu.

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L'ambiance créative très palpable de La Muse Bouge, à Genève

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Marc Perrenoud, sociologue du travail à l'Université de Lausanne.

Marc Perrenoud: «Reste à voir sur la durée...»

Quelles sont, selon vous, les raisons du succès de ces espaces de coworking?

Surtout le désir de sortir de l’espace de travail tel qu’il est représenté traditionnellement. Dans certains métiers, la numérisation et la dématérialisation des outils classiques (dossiers, classeurs, fichiers texte, audio, vidéo, graphiques, etc.) a ainsi permis d’imaginer un assouplissement du lien entre travail et lieu de travail.

Quels avantages viennent y chercher les personnes ou les start-up?

Une ambiance différente, plus détendue, mois centrée sur l’activité d’une seule entreprise, mais plus sur le partage d’expérience. C’est en tout cas le discours officiel. Reste à savoir si les coworkers trouvent vraiment tout cela, et combien de temps cela dure. Mais comme ce sont souvent des entreprises peu durables…

Un espace de coworking ne tend-il pas aussi à contribuer à l’effacement des frontières entre vie privée et professionnelle? Pas forcément, c’est surtout le télétravail qui y contribue de manière évidente. Par ailleurs, les méthodes managériales contemporaines, qu’il y ait coworking ou pas, tendent à effacer ces frontières en jouant sur l’investissement subjectif, affectif, émotionnel du salarié comme moteur principal de la performance. Couplé aux technologies mobiles développées depuis quinze ans, ce phénomène est le principal contributeur à l’effacement des frontières entre vie professionnelle et vie privée.

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