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Société

"Ma voix peut changer les choses"

Audrey Aegerter est née avec des caractéristiques sexuelles féminines et masculines. Elle a subi des dizaines de traitements et d’opérations. Aujourd’hui, elle se bat pour que l’intersexuation ne soit plus assimilée à un désordre.

Texte Lisa Stutz
Photos Ephraim Bieri
Audrey Aegerter

Audrey Aegerter, 28 ans, se bat pour que l’intersexuation soit considérée comme une déclinaison de la diversité humaine.

«Je m’appelle Audrey, se présente Audrey Aegerter, jeune femme, cheveux courts, petit pull rayé, et lunettes. Je suis originaire de Romandie, mais ma mère vient de Bâle, donc je parle aussi suisse allemand. J’étudie le droit des enfants à Genève. Je vis à Berne et à La Neuveville. J’aime faire du jogging, j’adore les currys et la bière, et je suis une femme intersexe – voilà.» Elle sourit avant de boire une gorgée de son cappuccino au lait d’avoine. Audrey aimerait que sa dernière phrase soit aussi normale que les autres. Mais nombreux sont ceux qui ignorent encore ce que signifie «intersexe».

Le corps des personnes intersexes ne correspond pas à la représentation normative que l’on se fait des deux sexes. Il n’est ni explicitement mâle ni explicitement femelle. L’intersexuation se décline en de nombreuses variations: prenez un pénis, un clitoris, des hormones, des chromosomes, la voix, la pilosité et d’autres caractéristiques sexuelles primaires et secondaires, rassemblez tous ces attributs, mélangez-les bien et disposez-les comme bon vous semble.

Les personnes intersexes représentent 1,7% de la population mondiale. Cofondatrice et présidente de l’association InterAction Suisse, Audrey, du haut de ses 28 ans, défend les personnes intersexes et leurs parents, notamment contre les traitements médicaux non volontaires et non nécessaires, et pour briser le tabou qui entoure ces questions. Elle raconte aujourd’hui son histoire, qui commence avant sa naissance.

Un bébé en pleine santé

Pendant la grossesse, le test annonce un chromosome X et un autre Y. Ses parents s’attendent donc à accueillir un garçon. Mais l’enfant qui naît le 29 juillet 1992 est manifestement une fille, en parfaite santé. Ses parents sont ravis. «Mais pour les médecins, quelque chose n’allait pas, car l’amniocentèse ne se trompe jamais», poursuit la jeune femme, qui a grandi à La Neuveville (BE). Elle aime voyager, rencontrer des individus de cultures et de milieux différents, grands, petits, gros ou maigres. «L’humanité est très diverse, fait-elle observer. C’est un scandale que, dès la naissance, on ait voulu effacer ma différence à coup d’hormones et d’opérations.»

Mais au tout début, elle n’était au courant de rien. Dans l’un de ses premiers souvenirs, elle joue à la poupée avec sa petite soeur. Dans leurs jeux, elles glissent les poupées sous leur t-shirt pour faire comme si elles étaient enceintes. C’est là que ses parents lui ont appris qu’elle n’aurait jamais d’enfants. «Ça ne m’a pas posé de problème, se rappelle-t-elle. Après ça, on a tout simplement joué à l’adoption.» Une de ses voisines avait en effet adopté un enfant. Elle a donc commencé à expliquer à tout le monde qu’elle voulait adopter un bébé.

La honte n’est venue que plus tard. À peu près au moment des opérations qu’elle a subies. À l’époque, elle ne savait pas exactement pourquoi on l’opérait, et aujourd’hui, elle ne souhaite pas entrer dans les détails. Évidemment, elle voyait bien quels endroits de son corps étaient concernés. Mais dans quel but? Elle aurait été incapable de le dire. Elle savait simplement qu’elle avait une malformation dans le ventre. «J’ai bien sûr senti que mes parents et les médecins ne me disaient pas tout.» Elle pense alors souffrir d’une grave pathologie, peut être mortelle.

Ce n’est que bien plus tard qu’elle a pu lire son dossier médical. Elle n’en veut pas à ses parents. Ils travaillent tous les deux dans le domaine médical et faisaient confiance aux décisions des médecins. «J’ai beaucoup de tendresse pour mes parents, affirme Audrey. Ils sont tout autant victimes que moi de la médecine.» Elle confie sa déception: «Je suis née en parfaite santé et la médecine m’a rendue malade, physiquement et psychiquement.» Aujourd’hui encore, elle doit prendre un traitement hormonal quotidien pour pouvoir vivre normalement.

Une femme bien

Adolescente, Audrey a eu pendant trois ans un petit ami à qui elle n’a jamais rien dit. Trop de honte, de secret, d’incertitude de sa part.«À vrai dire, j’ai été obligée de mentir.» Lorsque les filles de sa classe commencent à parler de leurs règles, elle reste en dehors des conversations.

À 15 ans, elle part un an aux États-Unis, dans le Missouri, où elle vit dans une famille évangélique. Là, elle entend beaucoup de choses sur ce qu’est une femme bien. «C’est la première fois de ma vie que j’ai remis en question mon identité de femme.» De retour en Suisse, elle consulte un médecin. Elle veut savoir ce qui ne va pas chez elle, cherche sur internet. Le médecin lui cite le nom d’un syndrome, sans utiliser une seule fois le terme «intersexe». Elle devra le trouver elle-même.

Quelques années plus tard, elle vit un moment décisif. Une fois de plus, elle est chez une médecin. Celle-ci lui apprend vouloir effectuer un test sur la petite soeur d’Audrey pour vérifier qu’elle n’aura jamais d’enfant porteur des mêmes «troubles». Audrey demande: «Excusez-moi, mon existence n’a donc pas de valeur?» Elle quitte le cabinet en larmes. Dehors, deux amis avec qui elle avait rendez-vous l’attendent. «C’est à eux que j’ai fait mon coming-out, le premier d’une longue série.»

À partir de ce moment-là, elle s’informe plus activement sur l’intersexuation. Un projet de film lui permet de rencontrer pour la première fois d’autres personnes concernées, venues de toute l’Europe. «Tout d’un coup, je n’étais plus seule», raconte-t-elle. Elle constate en outre que son histoire n’est pas un cas isolé. Beaucoup ont eu des parcours similaires. «Le problème est structurel.»

L’exposition «Genre & Sexe»

Audrey Aegerter participe à la nouvelle exposition «Genre & Sexe» (en trois langues) de la Stapferhaus de Lenzbourg (AG). Cette manifestation est soutenue par le Pour-cent culturel Migros. Comment se définit le genre sexuel, qu’est-ce qui fait d’une personne un homme ou une femme, et avec quelles implications?

Autant de questions abordées au cours de la visite. Celle-ci commence par une plongée dans les profondeurs du corps humain, mais comme on le découvre bien vite, le genre ne se résume pas à la biologie. C’est aussi une question de culture et de société, d’éducation et de modèles, d’histoire passée et présente. Et tout n’est pas tout rose ou tout bleu!

L’exposition se tient jusqu’au 31 octobre 2021. Il est recommandé de réserver son entrée sur www.stapferhaus.ch.

Une histoire de consentement

En 2017, Audrey Aegerter fonde l’association InterAction Suisse, un lieu de consultation pour les personnes intersexes et leurs parents. «J’ai constaté que faire entendre ma voix pouvait changer les choses.» Et pour elle, ce qui doit changer est clair: elle exige une interdiction de droit pénal des opérations visant à modifier les caractéristiques sexuelles d’enfants présentant une forme d’intersexuation. Elle veut également étendre le délai de prescription des opérations non consenties.

Elle tient à souligner qu’elle n’est pas contre les opérations et les traitements médicaux en tant que tels. Certains sont même nécessaires. Mais il faut le consentement des personnes concernées, ou que la vie du patient soit menacée. «Chacun a droit à son intégrité physique», rappelle l’étudiante en droit. Certes, les médecins sont aujourd’hui nettement plus sensibilisés à ces questions qu’il y a quelques années. Mais dans la mesure où l’intersexuation est officiellement considérée comme un dysfonctionnement, elle est traitée comme telle.

«Aujourd’hui, je mène une existence heureuse, affirme Audrey. J’ai d’excellents amis partout en Europe, une compagne merveilleuse, des parents qui m’aiment. Je vais bien. Mais parfois, je m’interroge: pourquoi tout cela a-t-il encore lieu aujourd’hui?»

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