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Psychologie

«Nous vivons une forme de renvoi à nos fragilités»

La force, la brutalité de cette deuxième vague de pandémie plonge les Suisses dans l’incertitude et la déprime. Analyse de la situation avec Stephan Wenger, coprésident de la Fédération suisse des psychologues (FSP).

Texte Alain Portner
Photos Istock
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Cette deuxième vague de pandémie plombe le moral des Suisses.

Stephan Wenger, selon un sondage de la SSR, 51% des Suisses auraient le moral dans les chaussettes. Alors qu’au printemps, ils n’étaient que 26% à se sentir déprimés. Cette deuxième vague s’avère plus difficile à vivre que la première… Ça vous surprend?

Non, nous l’avons vu venir. Au cours des ­derniers mois, la demande de thérapies ou de consultations psychologiques a augmenté de manière flagrante. Une étude, que nous avons publiée début novembre, confirme que beaucoup de patients vont moins bien, mais aussi que de nombreuses personnes qui n’avaient jamais consulté se sont pré­sentées en motivant leur demande par le contexte actuel.

 

Un peu naïvement, nous espérions être sortis de cette pandémie, et voilà que ça ­recommence! Est-ce la raison de cette hausse de la sinistrose?

C’est l’une des raisons. Il y en a d’autres, notamment les conséquences concrètes comme la solitude, le manque de contacts, les soucis financiers, la peur d’être malade, de mourir... La première vague était un peu comme un voyage à l’autre bout du monde: pour ceux qui vont bien, ça pouvait être un break, dépaysant, on perd ses repères et on apprécie ça. Mais la seconde vague, c’est comme si vos vols de retour étaient annulés et que vous étiez bloqués dans un pays lointain, ça ne devient plus drôle du tout, vous avez envie que ça s’arrête, pour retrouver votre routine.

 

On se sent impuissant?

Exactement. Cette phrase d’un jeune qui s’exprimait sur un réseau social – «Cette 2e vague, c’est le retour à la cage départ» – ­illustre bien ce sentiment de désespoir que l’on vit lorsque l’on se sent impuissant. Je crois que nous ressentons beaucoup d’impuissance en ce moment. Nous sommes renvoyés à nous-mêmes, à nos vulnérabilités et nous vivons une forme de blessure, de renvoi à nos fragilités individuelles et collectives.

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Stephan Wenger, coprésident de la Fédération suisse des psychologues (FSP).

L’incertitude dans laquelle nous ­baignons ajoute encore à l’anxiété, non?

Elle génère du stress psychique. Notre psychisme a besoin de continuité, de stabilité… Surtout chez les enfants. Une des tâches principales des parents est de leur rendre le monde prévisible. On pourrait dire que l’on attend aussi cela de notre «parent» le Conseil fédéral. Oui, l’incertitude générale, sanitaire, économique, l’ambiance permanente de peur et de drames constituent un cocktail parfait pour créer de l’angoisse.

 

La population se sent un peu perdue. Est-ce pour cela qu’il y a une moins grande adhésion aux mesures sanitaires que ce printemps?

Les gens sont fatigués, ont le sentiment d’être à bout, que cela a déjà trop duré. Il y a eu beaucoup de frustrations ce printemps, de sacrifices. La population a ressenti durant l’été le besoin de «compenser» et de retrouver sa liberté. Il est notamment ressorti d’une étude de l’Université de Genève que l’impression de ne représenter «qu’une goutte d’eau dans l’océan», à savoir le sentiment que sa propre contribution ne sert à rien par rapport à l’ampleur du danger, est déterminante dans l’adhésion ou non des gens aux mesures sanitaires. La solidarité est favorisée par le fait qu’on se sente tous dans le même bateau et surtout par le fait que l’on voie que tout cela a un résultat. Or, en ce moment, malgré tout ce que l’on a fait, on atteint des records de contamination…

 

L’élan de solidarité de ce printemps a ­d’ailleurs laissé place à un climat d’égoïsme, de méfiance et d’agressivité!

Pour être solidaire, il faut soit y trouver un intérêt personnel, soit se sentir ensemble, appartenir à un groupe, comme lors d’une ­ascension d’alpinisme. On pouvait éprouver ce sentiment au printemps, mais ce n’est plus le cas en cet automne décourageant. On pourrait penser qu’il nous reste l’envie de se soucier du sort de l’autre parce que le nôtre en dépend. Mais des études nous ont aussi appris que nous avons besoin de nous sentir heureux pour être solidaires. Ne pas maîtriser la situation, se retrouver tout à coup vulnérable face à un minuscule virus, ça ­déstabilise trop et ça favorise le repli sur soi, ou plutôt le fait de s’occuper de soi avant les autres.

 

Et l’omniprésence de la mort, qui a fait ­irruption dans notre quotidien, n’aide ­évidemment pas à calmer les angoisses?

On craint peut-être encore plus la mort dans ce contexte qu’en temps normal, mais surtout son «existence» nous est toujours rappelée. Notre psychisme, pour nous permettre de fonctionner au quotidien et de vivre plus ou moins sereinement, a besoin d’oublier les éléments tragiques de la vie. Or, ces temps, impossible d’oublier, le tragique de la vie nous est sans arrêt rappelé.

 

Beaucoup d’experts prédisent qu’il y aura encore d’autres vagues… Seront-elles à chaque fois plus pénibles à traverser?

L’être humain fait preuve d’une grande ­capacité d’adaptation. Saura-t-il également s’adapter à cette nouvelle manière de vivre? Peut-être. Difficile de le savoir, mais je pense que nous n’avons pas encore montré toute la créativité dont nous sommes capables. Elle s’exprimera certainement davantage si cela devait durer plus longtemps que le printemps ou l’été prochain que nous voyons comme la ligne d’arrivée. 

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