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Portrait

Expert en empreintes, traces et… doutes

Christophe Champod fait parler les traces de doigt et de semelles. Connu et reconnu mondialement, ce professeur en sciences criminelles de l’Université de Lausanne est une sommité dans sa spécialité. Ce qui ne l’empêche pas de cultiver l’incertitude…

Texte Alain Portner
Photos François Wavre | Lundi13
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«Nom, prénom, âge et qualité?» «Champod Christophe, 52 ans, professeur ordinaire à l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.» «État civil?» «Marié.» «Des enfants?» «Oui, trois.» Notre interlocuteur se prête au jeu de l’interrogatoire – style film noir français des ­années soixante – avec bonhomie. Et ponctue même nombre de ses réponses d’un bref éclat de rire.

Il n’est pas prise de tête. Sauf peut-être lorsqu’il interprète en virtuose les traces et empreintes trouvées sur les scènes de crime. Oui, c’est un expert. Mais pas omniscient ni infaillible comme ceux que l’on voit à la télévision. «La série Les Experts véhicule l’image d’une police scientifique toute puissante capable de ­résoudre une affaire en 52 ­minutes, avec des spécialistes qui font des analyses au laboratoire le matin et des interrogatoires sur le terrain l’après-midi. Ça n’a pas grand-chose à voir avec la ­réalité.»

Ce criminaliste ne se considère d’ailleurs pas comme un bon enquêteur. «Demeurer en retrait, en me concentrant sur des éléments matériels et en étant un peu détaché de la douleur et des émotions, est un rôle qui me convient très bien.» C’est étudiant déjà, lors d’un stage effectué à la police cantonale neuchâteloise, qu’il a fait ce constat. «On a été appelé pour un meurtre. C’était ma première exposition à un drame. J’ai rapidement compris que j’étais plus à l’aise dans la recherche d’indices que dans la confrontation aux enfants de la victime qui demandaient où était leur papa…»

On l’aura compris, Christophe Champod ne possède pas la ­froideur et l’insensibilité d’un Sherlock Holmes. Il est foncièrement humain. Ce qu’il partage en revanche avec le personnage imaginé par Sir Conan Doyle, c’est une curiosité insatiable, une intelligence vive ainsi que ce malin plaisir à «démontrer que l’impossible est toujours possible». Pas étonnant qu’il se soit orienté vers l’analyse des traces et ­empreintes, une discipline qui lui offre distance et recul.

Au service de Sa Majesté

Quelque temps après avoir rédigé sa thèse, le tout frais docteur a été engagé au Forensic Science ­Service de Londres. Quatre ans au service de Sa Majesté durant lesquels il s’est frotté à la réalité des affaires criminelles. Puis ­retour sur les bords du Léman en 2003 avec femme et enfants pour occuper une chaire à l’UNIL et participer à des enquêtes en Suisse et à l’étranger. «Je consacre en moyenne 20% de mon temps à des cas concrets. Ça me permet de maintenir une activité ­pratique et d’alimenter ainsi la recherche et l’enseignement.»

Et ce quinqua adore ça! «La corde de la justice vibre en moi dès que je peux contribuer à la manifestation de la vérité dans un ­dossier.» Comme dans l’affaire de cette policière écossaise accusée d’avoir laissé par inadvertance des empreintes sur une scène de crime, alors qu’elle affirmait ne jamais y avoir mis les pieds. Elle a finalement été innocentée, car il s’est avéré que cette trace n’était pas la sienne. «C’était une erreur judiciaire crasse provoquée par les experts.»

Lui préfère cultiver l’incertitude. «Certains disent que je fais ­l’apologie du doute. C’est vrai que je mets un point d’honneur à prendre le contre-pied des certitudes, à démystifier auprès du public mais aussi des magistrats la portée de notre expertise. Toute démarche scientifique s’accompagne d’erreurs. C’est un fait! Nous devons vivre avec ces incertitudes, les maîtriser et être capable de les communiquer.»

Son acharnement à vouloir ­parler probabilité là où d’autres voient des évidences, à bousculer les dogmes de la profession quitte à passer parfois pour un iconoclaste a finalement été ­récompensé. Et de la plus belle des manières puisque ses pairs anglais et américains lui ont ­décerné le César et l’Oscar de sa discipline, soit les médailles Henry 2017 et Douglas M. Lucas 2020. «Ça m’a fait plaisir bien sûr, mais ce ne sont pas des Prix Nobel non plus. Et puis, elles ­devraient être décernées à une équipe plutôt qu’à un individu.»

Qu’il le veuille ou non, ­Christophe Champod laissera une trace dans l’histoire des sciences criminelles. Mieux ­encore, il la marquera de son empreinte.

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