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Interview

«Il faut bien qu’il y ait une ­première»

Fait exceptionnel dans son histoire, l’armée suisse compte dans ses rangs une femme divisionnaire. Germaine Seewer l’envisage calmement. Lorsqu’on lui demande si elle deviendra cheffe de l’armée, elle rit mais ne dit rien.

Texte Marc Zollinger
Photos Herbert Zimmermann
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Elle est divisionnaire depuis le 1er janvier. À 56 ans, elle est la première femme à ­occuper le deuxième rang le plus élevé dans l’armée suisse. Comme tous les hauts fonctionnaires, la militaire a dû respecter un délai de cent jours avant de pouvoir accorder un premier entretien. Et c’est précisément au cours de cette période que s’est produite la plus importante crise sociétale de l’après-guerre. «Je m’étais imaginé ça tout à fait autrement», confie le divisionnaire Seewer (elle préfère que l’on utilise le masculin pour son titre) en souriant à l’écran, debout derrière un pupitre dans son bureau de Lucerne. En raison des circonstances, la conversation a lieu virtuellement. Ses yeux bleu foncé et ses longs cheveux gris noués sont éclipsés par son dialecte haut-valaisan, sans filtre.

Germaine Seewer, comment avez-vous vécu les dernières semaines?

Intensément. Inquiète pour mes collaboratrices et collaborateurs, pour les participants aux cours que nous venions de lancer et évidemment pour ma propre famille.

Pour les êtres sociaux que nous sommes, l’absence de contacts ­directs n’a pas été simple.

Par la force des choses, nous avons  dû apprendre à travailler autrement. Les contacts physiques ayant été ­interdits, d’autres moyens de communiquer ont gagné en importance, comme celui que nous utilisons ­ensemble maintenant. Nous avons respecté les règles édictées par ­l’Office fédéral de la santé publique.

Avez-vous craint pour votre propre santé?

Non. J’ai cependant mis un point d’honneur à me tenir informée. J’avais davantage de souci pour ­l’institution dans son ensemble. J’ai passé bien plus de temps au téléphone, simplement pour être sûre que les personnes se portaient bien. Finalement, cela a été une question de discipline pour tout le monde. Il a fallu s’adapter, abandonner les ­anciens comportements, comme les poignées de main. En ce sens, on peut aussi parler d’un moment de prise de conscience.

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La situation de la Suisse en matière de sécurité a-t-elle aussi évolué?

​Nous pouvons affirmer avec certitude que la mobilisation partielle de l’armée a fait ses preuves. La Suisse dispose là d’un moyen de réaction très rapide.

Pensez-vous que le monde a changé durant cette période?

Au niveau des relations humaines, tout à fait. Des mutations se produiront également dans le monde pro&fessionnel. D’ailleurs, on peut se poser la question de la viabilité de l’open space. Sans parler des conséquences économiques. En effet, nous avons réalisé que la Suisse pouvait également être touchée. Rien n’est acquis.

Pouvez-vous décrire une journée de travail typique?

Ce qui est typique de mes journées, c’est qu’elles sont toutes atypiques. La seule constante dans mes semaines professionnelles, c’est la discussion organisée chaque lundi à Berne avec mon supérieur, le commandant de corps Hans-Peter Walser, chef du commandement de l’instruction. Ensuite je vais à Lucerne, où des tâches très variées m’attendent.

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Quand se déroule l’entretien avec le chef?

​À 7 h 30. Mais pour moi la journée commence un peu plus tôt.

Parce que vous prenez le train du Valais en direction de Berne? Ou cette question est-elle trop privée?

(rires) Non, vous pouvez me poser cette question. Je viens effectivement du Valais et vous pouvez facilement vous imaginer que, pour être à l’heure, je ne peux sortir du lit à 7 h 05.

En quoi consiste votre mission?

Au sein de la Formation supérieure des cadres de l’armée, je suis responsable, avec près de deux cent vingt collaborateurs, de deux domaines: le premier est la formation des militaires professionnels de l’armée, c’est-à-dire des officiers et sous-officiers de carrière, et le deuxième la formation supérieure des cadres. Nous formons les leaders du monde de demain.

Née en 1964, Germaine Seewer a grandi à Loèche, dans le canton du Valais. Elle a étudié la chimie à l’EPF de Zurich et a obtenu son doctorat à l’Institut de zootechnie, avec comme sujet de thèse la qualité de la viande et de la graisse de porc. Puis elle a travaillé comme collaboratrice scientifique à la Station fédérale de recherches en production animale à Posieux (FR). À 34 ans, elle est arrivée au Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). En 2013, elle est devenue cheffe du personnel de l’armée et, en 2018, commandante de la Brigade d’aide au commandement 41. Lorsqu’on demande à Germaine Seewer les raisons qui l’ont poussée à accomplir volontairement son service militaire, elle donne toujours la même réponse: «J’ai grandi dans un environnement et à une époque où le service rendu à  la communauté allait de soi.»

Vous êtes une sorte de «professeure principale des militaires». Votre rêve de petite fille de devenir enseignante s’est donc réalisé.

(rires) Disons plutôt que je suis la directrice de la formation militaire.

Et êtes-vous satisfaite de la relève? On entend souvent qu’il n’est pas toujours simple de motiver les bonnes personnes à «persévérer».

Je suis absolument convaincue
que nous disposons des bonnes personnes. Et cela s’est confirmé ces dernières semaines et ces derniers mois avec la crise du coronavirus. Les activités de commandement ont été très exigeantes en raison du caractère exceptionnel de la situation. Par exemple, nos militaires n’ont pas pu rentrer chez eux pendant plusieurs semaines. Les cadres ont dû chercher en urgence – et ont trouvé – des solutions créatives.

Vous avez été la quatrième femme à occuper le rang de brigadier*. Et maintenant vous êtes la première à revêtir le grade de divisionnaire. Qu’est-ce que cela représente pour vous?

Pour moi personnellement, rien de spécial. Il faut bien qu’il y ait une première. Et il se trouve simplement que c’est moi.

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Et il est très probable que vous soyez aussi la première cheffe de l’armée...

(rires).

Vous riez mais ne répondez pas?

Vous savez, en fait, je vais travailler chaque jour en essayant de faire de mon mieux.

On vous interpelle dans la rue?

Il y a toujours des remarques. Beaucoup se réjouissent. D’autres s’étonnent de voir une femme en uniforme. Cela fait partie de mon quotidien. Mais ce sont plutôt les personnes de ma génération qui notent ces différences. Pour les jeunes, qui ont reçu une éducation plus libre, c’est naturel. Je souhaite que davantage de femmes fassent carrière dans l’armée.

Êtes-vous favorable à un service militaire obligatoire pour les femmes?

Ce n’est pas à moi d’en décider. Il s’agit de discussions politiques. Il faut regarder comment la société s’empare de ces questions.

Germaine Seewer parle volontiers de son travail à l’armée, mais lorsqu’il s’agit de sa vie privée, elle se montre beaucoup plus réservée. Elle a seulement confié avoir grandi en Valais, être attachée à sa terre d’origine où elle a bénéficié d’un environnement qui l’a portée. Pour se ressourcer, elle aime profiter de l’extérieur, de son jardin et des montagnes. Elle participe régulièrement à la Patrouille des glaciers, au sein d’une équipe de trois, avec deux collègues masculins, et ne craint pas de parcourir 53 km en bravant un dénivelé de près de 4000 m. 

Comme lorsqu’elle était enfant, elle poursuit de nombreux rêves. Selon elle, «celui qui n’en a pas ne vit pas pleinement». Mais elle n’en révélera pas pour autant leur contenu. À la fin de l’entretien, Germaine Seewer inverse les rôles et se monte curieuse de savoir comment un journaliste a vécu la période du confinement. Lorsqu’on connaît le divisionnaire Seewer, cette forme d’empathie ne surprend pas.

Comment peut-on rendre le service militaire plus attrayant?

En travaillant sur les conditions-cadres et en répondant aux besoins des personnes. Un programme est déjà en cours aujourd’hui. Il s’intitule «Progress»: il promeut une entrée en douceur dans la vie d’un soldat, à laquelle s’ajoutent progressivement des charges. Par exemple, les recrues sont autorisées à commencer la marche avec leurs baskets. Ou encore: l’installation de hotspots pour la communication mobile. Auparavant, nous étions contents lorsque nous pouvions lire le journal. De nos jours, les recrues peuvent prendre des journées joker. Des indemnités de formation ont aussi été mises en place: une personne souhaitant s’engager après l’école de recrues dispose d’un certain montant sur un compte virtuel à utiliser pour sa formation civile. De nombreux autres dispositifs existent. Comme n’importe quelle autre institution, nous essayons toujours d’apprendre.

Une chose est sûre: la situation actuelle de grande incertitude contribue à renforcer l’armée.

Chaque année, l’EPFZ mène l’étude «Sécurité». Dans la dernière, 79% des personnes interrogées étaient convaincues de l’utilité de l’armée. L’adhésion ne fait aucun doute. Mais nous mesurerons les répercussions de la crise actuelle seulement l’année prochaine.

*Dans une première version de l’article en ligne et dans l'édition imprimée de «Migros Magazine», nous avions écrit que Germaine Seewer était la première femme ayant occupé le rang de brigadier dans l'armée suisse. Plusieurs lecteurs nous ont fait remarquer que ce n'est pas correct. En fait, Eugénie Pollak, Doris Portmann et Johanna Hurni avaient déjà atteint ce grade auparavant. Toutefois, Germaine Seewer est la première femme à avoir accompli exactement le même parcours professionnel que ses collègues masculins en tant qu'officier supérieur.

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