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Le difficile accouchement du congé paternité

Les citoyens accorderont-ils un congé paternité de deux semaines aux nouveaux pères lors des votations du 27 septembre 2020? Ce serait l’occasion pour la Suisse, souvent qualifiée de pays en voie de développement pour sa politique familiale, de rattraper un peu son retard.

Texte Patricia Brambilla, Alain Portner, Pierre Wuthrich
Photos Guillaume Perret / Lundi13
Congé paternié

Grâce à son congé paternité de trois semaines, Sébastien Bischof, gérant du magasin Migros de Moudon (VD), a pu pleinement trouver sa place de père.

Le Code des obligations prévoit un congé maternité payé d’au moins 14 semaines pour les mères exerçant une -activité lucrative. Pas trace en revanche d’une telle disposition pour les pères. «La Suisse est actuellement le seul pays en Europe où ces derniers n’ont droit légalement à aucun jour de congé», relève la sociologue vaudoise Isabel Valarino, membre du Réseau international de recherche sur les congés parentaux (International Network on Leave Policies and Research).

Pour l’heure, car le peuple suisse est invité le 27 septembre 2020 à se prononcer sur une proposition – plus précisément un contre-projet indirect à une initiative populaire  – de congé paternité de deux semaines financé par les allocations pour perte de gain (APG). 

Lente gestation

Il y a des années que l’on parle congé paternité sous la Coupole. Pas étonnant lorsque l’on sait qu’il a fallu quatre votations populaires et plus de soixante ans de lutte pour que l’assurance maternité voie enfin le jour en 2005! Pour le congé paternité, on en est à la première votation. Mais moult propositions ont déjà été faites ces dernières décennies au ­Parlement, sans jamais toutefois obtenir de majorité. Finalement, il a fallu une initiative populaire de Travail.Suisse et Pro Familia pour relancer le débat. Celle-ci demandait un congé de quatre semaines pour les nouveaux pères. Trop pour les sénateurs de droite qui ont proposé à la place le contre-projet sur ­lequel on votera le 27 septembre, soit un congé payé de deux semaines. Son coût selon le Conseil fédéral: 230 millions de francs financés par une légère augmentation des cotisations APG.

Congé paternité

Pour la famille Bischof de Moudon (VD), le congé paternité est une belle occasion pour les hommes de s’impliquer dans le projet familial.

«Le père ne doit pas jouer un second rôle, mais le deuxième rôle principal»

Sébastien Bischof, 33 ans, gérant du magasin Migros de Moudon (VD), et Ilknur Bischof, 32 ans, maman de jour, ­parents d’Ares, 4 ans, et Eris, 7 mois.

«En tant que collaborateur Migros, j’ai eu droit à trois semaines de congé payé pour chacune des naissances de mes enfants et m’estime chanceux par rapport à des amis qui n’ont eu qu’un demi-jour non payé… Sans cet avantage social, j’aurais dû poser des vacances tout en ne sachant pas exactement quand ma femme allait accoucher, ce qui n’a pas de sens. Il était pour moi impensable de ne pas être aux côtés de mon épouse au moment de la naissance. J’avais trop envie de lui tenir la main et que nous vivions à deux ce moment magique hors du temps. Le retour à la maison est également un événement inoubliable. Nous avons pu mettre en place les bases de l’éducation que nous voulons donner à nos enfants et vivre ensemble des instants très forts. Le premier bain, la tétée, les yeux qui s’ouvrent… Grâce à ce congé, je pense que mes liens sont plus forts avec mes enfants. Surtout, j’ai pu forger mon identité de père. J’ai dû faire face à cette nouvelle réalité et assumer ma paternité. Je suis vraiment devenu un membre de la famille à part entière.» 

«Et puis un congé paternité, ce n’est pas des vacances et un père ne reste pas sur le canapé à boire des bières. J’ai beaucoup soulagé mon épouse dans les tâches quotidiennes en cuisinant, faisant la vaisselle, passant ­l’aspirateur, notamment. Avec mon épouse, nous croyons beaucoup à la complémentarité entre homme et femme», explique Sébastien Bischof. 

Et Ilknur Bischof de poursuivre: «Ce congé paternité, c’est une belle opportunité pour les hommes. Ils peuvent ainsi ’impliquer dans le projet familial. Sinon, ils pourraient se sentir à l’écart. Un papa ne doit pas jouer le second rôle dans la famille, mais le deuxième premier rôle.»

La Suisse à la traîne

Ce contre-projet bénéficie d’un large consensus politique (en particulier en Suisse romande) ainsi que de l’appui du Conseil fédéral. Il a donc de fortes chances d’être accepté, comme l’a confirmé un sondage publié en juin, qui montre que près des trois quarts de la population y seraient favorables.

Cette loi pourrait ainsi entrer en vigueur en 2021. Bon, quand même près d’un demi-siècle après que la Suède a introduit, en précurseur, un congé parental payé dans sa législation. C’était en 1974. L’on comprend dès lors mieux pourquoi la Suisse est parfois qualifiée de pays en voie de développement pour sa politique familiale. D’autant, comme nous le rappelle Isabel Valarino, qu’il existe dans l’Union européenne «une directive incitant les pays membres à instaurer un congé parental depuis 1996 déjà».

Mais pourquoi diable l’Helvétie est-elle pareillement à la traîne dans ce domaine? D’après notre interlocutrice, qui a écrit une thèse sur le congé paternité et le congé parental, plusieurs facteurs expliquent ce retard: une politique familiale embryonnaire due en partie à l’entrée tardive des femmes en politique (elles n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1971), la lenteur de notre système fédéral et enfin une vision de la famille encore traditionnelle dans certains milieux conservateurs qui considèrent que la prise en charge des enfants relève de la responsabilité individuelle.

Congé paternité

Justine Stahlschmidt s’estime chanceuse d’avoir pu compter sur son mari pour s’occuper d’Antoine. Elle n’aurait pas voulu se retrouver tout de suite seule avec son bébé.

«Deux jours pour une naissance, c’est un peu de la rigolade!»

Yann Stahlschmidt, 22 ans, chauffeur-livreur à Épagny (FR), et Justine Stahlschmidt, 21 ans, serveuse, parents d’Antoine, 6 mois et demi.

«Quand Antoine est né - c’était le 22 février -, j’ai eu droit à deux jours de congé comme prévu dans le contrat de travail de l’entreprise, raconte Yann. Deux jours pour une naissance, c’est un peu de la rigolade! Alors j’ai complété en prenant sur mes vacances pour avoir deux semaines de congé en tout. De cette manière, Justine a vraiment pu s’appuyer sur moi et se reposer. À l’hôpital, ils ont d’ailleurs bien souligné l’importance d’être présents pendant les premières semaines parce que c’est à ce moment-là que l’on noue le plus de liens avec son enfant, que l’on pose les premières bases de la relation et que l’on peut aussi trouver sa place en tant que père.»

«Je suis restée une semaine à l’hôpital. Donc si Yann n’avait pris que deux jours, ça n’aurait pas servi à grand-chose, précise Justine. Je me souviens très bien que l’assistante sociale, qui est venue nous voir à la maternité, avait dit que c’est justement durant cette période que l’on crée les racines de l’enfant. Et pour moi, il était essentiel que notre fils ait les ­racines de son père et de sa maman. D’être tous les deux avec Antoine, ça nous a permis de commencer notre vie de famille ensemble, de mieux appréhender notre nouveau rôle de parents et également d’assumer les responsabilités qui vont avec. Je me sens chanceuse d’avoir pu avoir mon mari à mes côtés, d’avoir bénéficié de son écoute et de son soutien… Quand je n’en pouvais plus, il prenait
la relève, c’était génial. Je n’aurais pas voulu me retrouver tout de suite seule avec mon bébé, surtout que c’est mon premier enfant!» 

«Avoir plus de deux ­semaines, ça n’aurait pas été un luxe, conclut Yann. C’est de toute façon mieux que deux jours, mais si on pouvait avoir trois ou quatre semaines, je ne dirais pas non. Ces jours qui suivent la naissance, ce sont des moments vraiment cools à vivre, ils sont intenses mais pas reposants, ce ne sont pas des vacances!»

Le congé parental en complément

Aujourd’hui, dans les faits, la plupart des employeurs accordent aux travailleurs ce qu’on appelle «les heures et congés usuels», soit en général un jour pour une naissance comme pour un… enterrement ou un déménagement! Certains en donnent davantage, mais c’est à leur bon vouloir ou alors réglé dans le cadre des conventions collectives de travail. «Il y a d’assez grandes disparités entre les entreprises et également entre les collectivités publiques, constate la sociologue. Cela va de zéro jour octroyé à plusieurs semaines.» Et ce sont les multinationales qui, sans surprise, sont les plus généreuses: Google (12 semaines), Novartis (18) ou encore Japan Tobacco International (20 dès 2021).

Le projet d’un congé paternité de dix jours – comme celui sur lequel on votera le 27 septembre 2020 – reste donc fort modeste. «Si on s’arrêtait là, ce serait clairement très peu pour les pères, estime Isabel Valarino. Il faut plutôt voir cette votation comme un premier pas. Cette mesure pourrait ensuite être complétée par un congé parental à l’instar de ce qui se fait déjà ailleurs en Europe et dans le monde. Ces deux types de congés remplissent des fonctions différentes pour la famille et sont
complémentaires.»

Le prochain épisode? Sans doute une nouvelle initiative de la gauche réclamant cette fois-ci un congé parental de plusieurs mois (probablement de 38 semaines comme le recommandent les experts de la Commission fédérale de coordination pour les questions familiales) à se partager entre conjoints.

Entretien

«Le meilleur jouet du bébé, ce sont ses parents»

France Frascarolo-Moutinot, psychologue, ­ancienne directrice de l’Unité de recherche du Centre d’étude de la famille, au CHUV, à Lausanne.

Deux semaines de congé paternité, c’est bien, trop peu, nécessaire?

C’est nécessaire et trop peu! Un mois serait un minimum, mais c’est mieux que rien et on peut espérer l’augmenter par la suite... Le congé paternité, c’est une reconnaissance sociétale de l’importance du rôle du père. 

Quelle est la place du père dans les premiers instants de vie?

La question du père, c’est la place qu’on veut bien lui donner ou qu’il veut bien prendre. Dans l’Histoire, les pères n’ont pas toujours été absents. La révolution industrielle les a éloignés des enfants, et l’apogée du père absent se situe après la Deuxième Guerre mondiale. Toutes les théories psychologiques sont parties de cette réalité sociale pour définir le primat de la mère. Mais depuis, on s’est rendu compte que le père aussi a son importance, et que la qualité de la relation entre les parents est essentielle. 

Justement, quel rôle joue-t-il dans le développement de l’enfant?

Une bonne relation père-enfant favorise la socialisation de celui-ci, elle encourage son développement ­moteur, dans le sens où le père fait d’autres jeux que la mère. C’est aussi l’ouverture sur le monde et le développement du langage: le père est plus exigeant, il se contente moins de ce qu’il comprend vaguement et va utiliser un vocabulaire plus riche pour s’adresser à l’enfant. C’est une invitation au dépassement, qui va pousser le tout-petit à sortir de sa zone de confort. Une autre raison de favoriser cette relation dès le début, c’est que, contrairement à ce que l’on pense, elle prévient l’inceste et le désengagement du père en cas de divorce.

Un père présent, c’est aussi un bénéfice pour la mère…

Oui, des travaux ont montré l’importance de la relation co-parentale, le travail d’équipe des parents, le soutien mutuel qu’ils s’accordent pour l’éducation des enfants. Cette relation, qui se construit très tôt et même avant la naissance, a un impact sur le développement de l’enfant, indépendamment de la qualité de la relation conjugale. Un couple co-parental conflictuel, non soutenant, peut être délétère et entraîner des troubles ­dépressifs ou comportementaux chez l’enfant. De nos jours, les parents n’ont souvent pas d’expérience des bébés, les mères sont parfois très seules. La dépression post-natale touche 10% des pères et de 15 à 30% des mères suivant le milieu socio-­culturel. Si les parents peuvent s’entraider à être et devenir parent, c’est un système gagnant-gagnant.

Est-ce que le père et la mère sont interchangeables?

Ils ne le sont pas. Un père qui interagit avec son enfant le fait comme un homme et une mère comme une femme. Ce sont deux personnes différentes qui arrivent avec leur vécu. À trois-quatre semaines, le bébé n’aura pas le même comportement si c’est son papa ou sa maman qui se penche sur lui. Il les reconnaît à leur style de communication et il distingue leur voix dès la naissance. D’où l’importance de ­former une équipe coopérative, et non compétitive, dès le début. Ce qui est mis en place dans la première année de vie est capital pour la construction de la famille et pour chacun des deux parents. L’essentiel est que la répartition des tâches éducatives convienne aux deux parents. Notons que de plus en plus de pères souhaitent s’investir ­davantage auprès de leurs enfants et ne plus travailler à 100%.

Quelle est la bonne formule finalement?

Un congé paternité plus long et un travail à temps partiel ensuite. Dans l’idéal, il faudrait un personnel soignant qui invite et reçoive le père, qui considère les parents comme une équipe de partenaires égaux et qui leur montre les compétences du bébé. Je ne cesse de le répéter: le meilleur jouet du bébé, dès les premières ­semaines, ce sont ses parents.

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