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Enquête

La vie en EMS au temps du Covid

Les homes pour personnes âgées semblent s’être coupés du monde depuis le début de la pandémie de coronavirus. Loin de paniquer, les seniors font preuve de sagesse et s’adaptent à leur nouveau quotidien, comme le montre une visite à la Résidence Amitié à Genève.

Texte Pierre Wuthrich, Nadia Barth
Photos Nicolas Righetti
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Au sein de la Résidence Amitié à Genève, la vie poursuit son cours et les animations n'ont pas été annulées. Elles se déroulent toutefois sous une forme revue.

On le sait depuis le début de la pandémie: les seniors constituent le principal groupe à risque face au Covid-19. Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes puisque 90% des 3200 Suisses décédés avaient plus de 70 ans. Constitués pour l’essentiel d’octogénaires, voire de nonagénaires, les EMS sont donc des cibles de choix pour le virus et ont, dès le début de la première vague, intensifié leurs protocoles sanitaires afin de protéger au maximum leurs hôtes. Et si parfois, de l’extérieur, le passant peut avoir l’impression que les homes se sont transformés en camp retranché, une immersion montre une image plus nuancée.

«Notre cœur de métier n’a pas changé: il s’agit d’accueillir et accompagner les résidents, fait remarquer Gaël Ramé, directeur depuis bientôt trois ans de la Résidence Amitié située au centre de Genève. Covid ou pas Covid, nous sommes un lieu de vie plus qu’un centre de soins. C’est pourquoi le programme des ­animations continue, même si la forme est ­réduite en ce moment. Nous devons par exemple limiter le nombre de participants pour rester dans la norme réglementaire et formaliser les distances de 1,5 mètre dans la salle de projection.»

Côté visites, l’EMS géré par l’Armée du Salut tourne aussi quelque peu au ralenti. Depuis quelques jours, elles ne se font plus que sur rendez-vous, durant trente minutes dans une salle réservée à cet effet. «Les résidents comprennent ces mesures. Il ne faut pas oublier que nous sommes la région la plus touchée en Europe.» Quant aux sorties, elles sont toujours possibles. «Nous ne disposons pas de base légale pour empêcher les résidents de sortir. Nous pouvons juste les sensibiliser et, dans une très large mesure, ils font preuve de bon sens et restent à l’intérieur de la résidence.»

Vivre l’instant présent

D’une manière générale donc, l’EMS genevois, comme tant d’autres en Suisse, poursuit sa mission. Avec bravoure. «Je ne pense pas que nos résidents aient peur. Il y a certes de la tristesse, mais ils font preuve d’une grande sagesse et je note chez eux une acceptation de la situation. Quant au personnel, j’observe une forte détermination de faire face ensemble à la maladie. La solidarité entre collègues s’est d’ailleurs fortement intensifiée depuis le mois de mars.»

Comme on pouvait s’y attendre, le printemps a été tempétueux à la Résidence Amitié avec huit cas positifs déclarés chez les seniors, sur un total de cinquante-deux résidents, et un ­absentéisme atteignant les 40% durant deux semaines au sein du personnel. «Suivant les ­recommandations de la Task Force genevoise, nous avons aménagé une salle de cohortage ­dédiée aux résidents contaminés et disposant d’un sas de décontamination pour les collaborateurs. C’est grâce à cet espace de confinement que nous avons pu juguler la contagion en ­interne. Et pour remplacer le personnel absent, il a fallu faire des heures supplémentaires et ­recruter des aides au sein de notre réseau de l’Armée du Salut. Ce fut très inquiétant, car on ne voyait pas la courbe épidémique changer de trajectoire et nous avions l’impression de ne pas voir le bout du tunnel. Mais au final, le ­bateau a tenu bon.»

Aujourd’hui, Gaël Ramé se montre philosophe: «L’épidémie est hors de contrôle et personne ne peut actuellement se projeter dans l’avenir. Cela peut toutefois être une belle opportunité pour nous tous d’apprendre à vivre – intensément – l’instant présent, et ce, même si le quotidien est actuellement différent.»

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«Ce que je regrette depuis la pandémie, c’est de ne plus aller au marché aux puces de Plainpalais et y marchander les petits trésors que j’y trouvais, ne plus pouvoir échanger avec les commerçants, le petit bouquiniste du coin qui me vendait cinq livres pour 6 francs… C’est difficile, mais je ne m’ennuie pas. Je suis une grande lectrice, vous savez. Et j’aime aussi regarder la télévision, en particulier les chaînes Arte et Animaux. Malgré les restrictions, je sais donc ­m’occuper. En plus, au sein de l’EMS, il y a toujours des animations comme la méditation qui a lieu une fois par semaine ou le partage biblique qui se déroule tous les matins. Je me sens très bien dans cet endroit, on s’occupe bien de nous. Et même si mes activités à l’extérieur sont restreintes, je sors parfois me balader. Au fond, je n’ai pas changé ma façon de vivre, je me suis plutôt adaptée. C’est capital de savoir s’adapter dans la vie.»

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«Vous voulez savoir comment je vis cette pandémie? C’est une bonne question, je n’y ai jamais réfléchi. Je ne sais pas comment je la vis. Pas mal en tout cas, même si je pense que l’on devrait revenir à avant… Avant le virus, c’était plus simple. Néanmoins, je ne trouve pas l’atmosphère pesante
aujourd’hui. En fait, je me sens protégée ici, dans l’EMS, je ne me suis jamais sentie menacée. Autrement, je ne sors pas beaucoup. Ce n’est pas le virus qui m’en empêche, c’est simplement ainsi depuis un an ou deux. Je n’ai pas d’enfants, mais une belle-sœur qui vient me rendre visite de temps en temps.»

 
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«Je me sens à la maison ici. Le Covid n’a pas changé grand-chose pour moi. D’ailleurs, j’ai attrapé le virus il y a quelques mois, mais je n’ai pas eu de symptômes, cette maladie ne m’inquiète pas. Aujour­d’hui, je me sens libre de sortir et mes quatre enfants viennent encore me rendre visite. Je suis aussi quelqu’un qui lit beaucoup et je n’ai pas peur de la solitude.»

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«Lors de la première vague, on travaillait avec une peur et un stress permanents d’attraper le virus et de l’amener à la maison ou vice versa. On devait tout le temps faire attention à soi, aux résidents, à ses proches, éviter de voir ses amis, respecter scrupuleusement les gestes barrières. Mais malgré cette vigilance, j’ai attrapé le virus en avril. Comme de nombreux autres de mes collègues, j’ai donc été en arrêt maladie pendant quinze jours. L’EMS a alors dû se réorganiser et faire appel à des intérimaires, et le personnel s’est serré les coudes en faisant des heures supplémentaires. Heureusement, avec cette deuxième vague, nous sommes pour l’instant épargnés puisque aucun résident n’est touché. Néanmoins, nous devons redoubler de vigilance, car nous sommes dans la période où le virus de la grippe circule. La difficulté est que les symptômes ressemblent à ceux du Covid.»

Julien Aler, cuisinier responsable du restaurant EMS

«Avec mon équipe de quatre cuisiniers, nous préparons chaque jour cent vingt repas pour les résidents et le personnel. Durant la première vague, il a fallu prendre très rapidement des décisions et apprendre à s’organiser dans l’urgence. Dès les premiers cas de contamination, nous avons fermé le restaurant et effectué le service d’abord dans les couloirs des étages par groupes, puis en chambre individuel­lement. Comme nous étions plus loin de la cuisine, nous avons privilégié les plats qui restent chauds, comme des viandes en sauce. Au niveau des procédures de travail, nous avons revu tout notre protocole sanitaire, de la réception de la marchandise au service en chambre de patients parfois contaminés. Je n’ai pas peur de tomber malade, mais de transmettre le virus à l’un des résidents ou à l’extérieur en sortant. Pour ne pas contaminer mes enfants, qui auraient pu infecter d’autres personnes, je ne les ai pas vus durant six semaines ce printemps. Ce fut très dur.»

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Entretien

«Les personnes âgées ne sont plus tenues pour responsables des mesures contre le Covid»

Pour Peter Burri Follath, membre de l’équipe de crise Corona auprès de Pro Senectute Suisse, tout doit être fait pour que les contacts sociaux entre générations perdurent.

 

Peter Burri Follath, de quoi souffrent le plus actuellement les personnes âgées dans les EMS et les maisons de retraite?

Nous observons deux catégories de seniors. La première est constituée de personnes qui craignent que les contacts ­sociaux soient restreints suite à la fermeture éventuelle des EMS et des maisons de retraite. La ­seconde englobe des gens, tout aussi nombreux, qui ont peur d’être contaminés et demandent des mesures de protection plus importantes. Voilà pourquoi, à l’heure actuelle, il est essentiel que les plans de protection restent stricts tout en préservant les contacts sociaux.

 

Justement, ces plans de protection, sont-ils réellement adéquats?

Je ne peux pas me prononcer sachant que Pro Senectute ne connaît pas précisément chaque cas individuel. Cependant, ­l’hétérogénéité des institutions et donc des plans de protection respectifs est problématique. En effet, les structures ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour faire appliquer les différentes mesures (achat de vêtements de protection, personnel sup­plémentaire pour la mise en œuvre des plans de protection, etc.).

 

Certaines personnes âgées ­estiment qu’on les infantilise et qu’on devrait les laisser vivre comme elles le souhaitent. En fait-on trop?

Il existe effectivement des seniors qui se sentent surprotégés et qui aimeraient pouvoir décider eux-mêmes des possibilités de visites. Pour nous, il est important que les retraités, en particulier celles et ceux qui vivent dans les maisons de ­retraite et les EMS, ne se sentent pas discriminés, car ce n’est qu’à cette condition qu’ils respecteront à la lettre de ­nouvelles dispositions, parfois plus strictes.

 

Lors du semi-confinement, les seniors ont toutefois été parfois vus comme les boucs émissaires…

Cela a changé, ce qui nous réjouit. Contrairement au printemps dernier, les personnes âgées ne sont plus tenues pour responsables des mesures de protection contre le coronavirus. Les recommandations des autorités ne sont plus axées sur l’âge, mais invitent plutôt toute la population à respecter les dispositions pour protéger la société dans son ensemble.

 

La solidarité intergénérationnelle a-t-elle, selon vous, suffisamment fonctionné ces dernières semaines?

Les expériences faites au printemps dernier montrent clairement que la solidarité est élevée en Suisse lorsque la situation devient critique. J’en veux pour preuve qu’au cours de ces derniers mois compliqués, nous avons globalement très bien fonctionné en tant que communauté composée de jeunes et de moins jeunes, de personnes en bonne santé et de personnes vulnérables. À présent, nous devons montrer que cette cohésion se poursuit dans la durée.

 

Que peut-on faire pour garder le contact avec un membre de sa famille qui est en EMS ou qui vit seul à la maison?

De nombreux seniors ont appris à utiliser les appels vidéo et les nouvelles applications multimédia. Chaque famille doit réfléchir à la solution qui est la plus adaptée pour garantir la protection de ses membres les plus vulnérables. Les tests rapides de ­dépistage du Covid constituent potentiellement un bon moyen de garantir qu’un individu n’est pas contagieux et qu’il ne met personne en danger avant une visite en EMS ou en maison de retraite. Cela implique toutefois que ce test rapide soit répété avant chaque rencontre.

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