Navigation

Migros - M comme Meilleur.

Faites vos courses en ligne :

Vos produits préférés livrés à la maison dès Fr. 2.90 !

Faites vos courses en ligne :
Enquête

Le remède au blues des blouses blanches

Le secteur des soins souffre d’une pénurie de personnel. Pour lutter contre le phénomène, la Haute École de santé Fribourg propose aux infirmières et infirmiers qui ont quitté la profession une formation pour favoriser leur retour sur le marché de l’emploi.

Texte Alain Portner et Nadia Barth
Selon les statistiques nationales, 46% des personnes formées en soins infirmiers quittent prématurément la profession.

Selon les statistiques nationales, 46% des personnes formées en soins infirmiers quittent la profession prématurément.

Un tiers des infirmières et des infirmiers raccrochent leur blouse blanche avant l’âge de 35 ans. Les causes de ces départs prématurés sont multiples et s’additionnent souvent: horaires irréguliers difficilement compatibles avec une vie sociale ou familiale; pénibilité du travail; bureaucratisation du métier au détriment du relationnel avec les patients; manque de reconnaissance, y compris salariale; absence de perspectives professionnelles…

Évidemment, en quittant le navire, tous ces gens aggravent encore la pénurie chronique de personnel dont souffre le secteur des soins. D’où le projet de la Haute École de santé Fribourg – et d’autres HES romandes également – de lancer un programme de réinsertion tout exprès pour eux. Ou plutôt pour elles – même si les hommes sont les bienvenus –, puisque la première volée, celle de l’an passé, était composée de huit participantes, donc de femmes exclusivement.

Leur profil? «Toutes des mamans de 40 à 50 ans, dont les enfants étaient devenus grands, qui souhaitaient revenir dans le métier après plusieurs années d’interruption. Soit par envie, soit par obligation financière», résume Coralie Wicht, responsable de cette formation. «Notre objectif était de rafraîchir leurs connaissances, de les aider à gagner en compétences et à reprendre confiance afin d’augmenter leurs chances de retour à l’emploi.»

Ce programme s’étale désormais sur dix semaines à 80%. Deux à l’école durant lesquelles alternent cours théoriques et modules pratiques et huit sur le terrain via un stage en établissement médico-social, en soins à domicile ou en milieu hospitalier. Coût total de cette réinsertion: 5300 francs. Mais seulement 300 francs sont facturés aux participants, le solde étant pris en charge à parts égales par la Confédération et la Direction de la santé et des affaires sociales de Fribourg.

Et cet argent semble bien investi, comme le souligne Coralie Wicht: «L’an passé, toutes les ­institutions partenaires étaient prêtes à offrir des postes à nos candidates.» Avis aux amatrices et amateurs, il est encore possible de s’inscrire à la prochaine session qui démarrera le 23 novembre!

La Haute école de santé Fribourg a lancé un programme pour aider les infirmières et infirmiers à se réinsérer professionnellement.

La Haute école de santé Fribourg a lancé un programme de réinsertion pour aider les infirmières et infirmiers à réintégrer le monde professionnel.

«J’étais dans une impasse jusqu’à ce que j’apprenne l’existence de ce programme»

Aurore Maillard, 41 ans, infirmière formatrice, mariée, trois enfants, Senèdes (FR)

«Ma maman était infirmière et j’aimais bien l’ambiance des hôpitaux. Alors, après mon bac, comme j’avais besoin de concret, j’ai fait l’école d’infirmières. Après ma formation, j’ai travaillé au CHUV. D’abord en chirurgie, puis en néonatologie. Quand mon mari, qui est technicien en radiologie, a trouvé un poste à Fribourg, nous avons déménagé et j’ai quitté la profession. Le problème, c’était que les ­hôpitaux n’engageaient plus à un pourcentage au-dessous de 60% et que je n’aurais pas pu concilier vies professionnelle et familiale en travaillant autant. Surtout sans aide de la famille, sans accueil extrascolaire ni ­maman de jour assez souple pour s’adapter à des horaires ­irréguliers.

En tout, j’ai arrêté neuf ans. J’étais très contente de m’occuper de mes trois enfants, je suis devenue aussi monitrice de ­portage pour les bébés, mais j’ai toujours eu envie de revenir à mon premier métier. J’avais juste l’impression que c’était ­impossible. J’étais dans une ­impasse jusqu’à ce que ­j’apprenne l’existence de ce ­programme de réinsertion.

Cette formation, ça a été à la fois une remise à niveau des connaissances et une remise en confiance. À la fin, j’avais le sentiment de posséder les outils ­nécessaires pour pouvoir oser postuler. Mais je n’ai pas eu à le faire, car la Croix-Rouge fribourgeoise, au sein de laquelle je donnais déjà des cours de baby-sitting, m’a proposé de ­former les adultes souhaitant devenir garde d’enfants à domicile ou assistant parental. Ça me convenait bien parce que je ne me voyais pas retourner tout de suite en hôpital avec trois ­enfants en âge scolaire. Et puis, le métier a bien changé: les infirmières sont devenues davantage des gestionnaires que des ­soignantes et les conditions de travail se sont péjorées…»

 

«C’est violent quand on débarque dans la réalité»

Martine Gremion, 50 ans, infirmière en soins à domicile, mariée, quatre grands enfants, Pringy (FR)

«J’ai toujours voulu être infirmière. Depuis toute petite. J’ai exercé ce ­métier à l’hôpital de Riaz (FR). Ce n’est qu’à l’arrivée de mon troisième enfant que j’ai quitté la profession pour pouvoir me consacrer entièrement à ma famille.

Mes copines infirmières me donnaient régulièrement des nouvelles du métier, de son évolution. Mais les changements dont elles me parlaient, notamment au niveau de l’informatique, ne me donnaient pas du tout envie de reprendre. Je ne suis pas à l’aise avec les ordinateurs, c’est ça qui me freinait…

Quand j’ai appris qu’un programme de réinsertion allait être lancé, je me suis dit que ça ne m’engageait à rien d’essayer. Au début, j’ai un peu flippé parce qu’on devait venir au cours avec un ordinateur. Mais j’ai été vite rassurée, tellement nous avons été maternées pendant la formation. Cette bienveillance extraordinaire m’a boostée, j’avais besoin d’être encadrée pour pouvoir reprendre confiance en moi.

Après, sur les lieux de stage, ça a été une autre chanson. C’est violent quand on débarque dans la réalité, surtout treize ans après avoir arrêté. Nous avons d’ailleurs été toutes choquées de ce qui se passait sur le terrain, du poids que l’administratif avait pris sur le relationnel. Il a fallu que je m’adapte, que je trouve des stratégies pour avoir la meilleure relation possible avec le patient dans ce cadre-là.

Pendant la formation, j’ai fait un stage aux soins à domicile du Haut-Lac et Vully et ils m’ont proposé de rester. Je travaille à l’heure, l’équivalent à peu près d’un 30%, et je suis ­essentiellement sur le terrain. Ça va faire une année que je suis là-bas et je me plais bien. Si je retravaille, c’est essentiellement pour le plaisir et par passion pour le métier.»

 

«Je n’adhère pas à cette notion de rentabilité, de productivité»

Rosa*, 25 ans, étudiante, célibataire, Zurich

«C’est en faisant un stage à l’hôpital que j’ai découvert les soins ­infirmiers. Ce qui m’a plu alors, c’étaient la proximité avec les ­patients et aussi le rôle-clé que joue l’infirmière. Ça m’a fascinée et j’ai décidé de m’inscrire dans une haute école de santé.

Mais par la suite, j’ai déchanté. Très vite, durant les stages qui ont suivi, j’ai eu des difficultés avec le mode de fonctionnement des hôpitaux. Les équipes souffraient d’un manque de personnel et étaient trop souvent sous pression. Il fallait courir partout pour boucher les trous et corriger les erreurs. Ça démotive, c’est frustrant de travailler comme ça...

Et puis, il y a cette notion de rentabilité, de productivité à ­laquelle je n’adhère pas. J’ai été confrontée à ça dans un service de chirurgie de pointe d’un hôpital universitaire où il fallait assurer un roulement des patients. Comme infirmière, on est dans cette dynamique et il faut faire avec. Cette expérience m’a particulièrement affectée.

Je suis quand même allée au bout de mes quatre ans de formation pour voir si j’étais faite ou non pour cette profession. Finalement, j’ai choisi de changer d’orientation. Je vais commencer un master en sciences de la santé. Du coup, je n’ai jamais travaillé en tant qu’infirmière diplômée!

Il faudrait vraiment investir pour garder le personnel soignant dans la profession, relever ses besoins pour voir ce qui pourrait être ­amélioré. Infirmière, c’est un beau métier, c’est juste la manière dont il est exercé aujour­d’hui qui ne va pas.»

* Prénom fictif

Avec son programme de réinsertion, Nataly Viens Python travaille à la ­revalorisation du métier ­d’infirmière et d’infirmier.

Avec son programme de réinsertion, Nataly Viens Python travaille à la ­revalorisation du métier ­d’infirmière et d’infirmier.

«Nous devons donner l’envie et les moyens de revenir»

Pour Nataly Viens Python, directrice de la Haute école de santé Fribourg, les HES doivent former davantage de personnel soignant. Mais les hôpitaux doivent aussi faire leur part, en créant des conditions de travail motivantes pour encourager infirmières et infirmiers à rester.

Nataly Viens Python, près de la moitié des personnes formées en soins infirmiers quittent la profession prématurément. Pourquoi?

Il ressort de plusieurs études réalisées par des hautes écoles que l’étendue du champ de la pratique infirmière est un facteur-clé pour l’engagement et le maintien en emploi des jeunes diplômés, avides de mobiliser leurs compétences en matière de leadership et d’interprofessionnalité. L’étendue de la pratique revêt plus d’importance que les facteurs de pénibilité souvent évoqués, tels que les conditions de travail ou les horaires irréguliers. Selon ces études, un environnement responsabilisant et dynamisant – avec des occasions de développement, de l’autonomie et des défis dans l’accomplissement des fonctions – permet de se projeter dans une carrière. Sans cela, il y a risque d’épuisement.

La Suisse fait face à une pénu­rie chronique de personnel ­infirmier. Quels remèdes prescrire pour améliorer la situation?

Selon une étude de l’Observatoire de la santé de 2016, il faudra 29 000 soignants en plus en 2030. Les hautes écoles spécialisées doivent former davantage et poursuivre leurs efforts en matière de réinsertion. Cependant, les HES ne détiennent pas toute la solution: il faut aussi qu’hôpitaux et institutions intègrent ces compétences pour étendre le champ de la pratique infirmière.

Et continuer d’importer massivement du personnel infirmier étranger?

L’OMS dénonce cette pratique qui prive certains pays de leur personnel infirmier. Il est ­essentiel de développer des mesures locales pour garantir les ressources professionnelles afin que les personnes formées s’engagent dans leur pays d’études.

Avec votre programme de réinsertion, vous remettez dans le circuit une petite dizaine d’infirmières par année. Ça paraît dérisoire face aux besoins actuels et futurs en personnel soignant, non?

Ça peut effectivement paraître un remède à dosage homéopathique. Mais je crois à la force de toutes les mesures. Avec une dizaine de personnes par session qui reprennent ensuite une activité, ce seront autant d’exemples pour encourager d’autres à les suivre.

Cette offre de réinsertion répond-elle vraiment à une demande?

L’idée de retour à la pratique est souvent peu exprimée, du fait des inquiétudes que cela peut soulever. Nous devons donc donner l’envie et les moyens de revenir. La pandémie a été un levier dans certains pays pour encourager la reprise de l’activité professionnelle, surtout auprès des aînés.

Permettre une réinsertion sur le marché du travail, c’est bien! Mais ne faudrait-il pas plutôt agir en amont afin d’éviter qu’autant d’infirmiers et d’infirmières abandonnent le navire?

Absolument. Nous souhaitons délivrer des diplômes à des infirmières et infirmiers qui s’engageront dans le système de santé. La formation HES dispense un haut niveau de connaissances scientifiques pour des professionnels aptes à assurer la qualité des soins et à participer au processus de prise en charge interdisciplinaire. En 2020, l’OMS a publié son premier rapport sur l’état de la profession et souligné l’importance du leader­ship infirmier pour contribuer à l’efficacité des systèmes de soins et de santé.

N’y a-t-il pas également tout un travail à faire pour rendre la profession plus sexy?

En Suisse romande, depuis la formation bachelor HES, le nombre de diplômés a triplé. Nous parlons souvent de revalorisation du métier, mais je crois que nous ­devons aussi travailler à mieux le faire connaître. Le Covid-19 y a d’ailleurs contribué. Cette crise a montré le rôle central des infirmières et infirmiers. Imaginez un instant un hôpital sans eux? Ces professionnels sont garants de l’organisation et de la qualité des soins.

D’ailleurs, les personnes que l’on applaudissait sur les balcons, c’étaient surtout les ­infirmiers et infirmières!

Oui, mais désormais applaudir ne suffit plus!

Plus d'articles