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Entretien

«Ces questions de races sont vraiment stupides!»

Pourquoi sommes-nous tous différents? Comment sont apparus les yeux bleus? Pour quelle raison sommes-nous altruistes? La réponse à toutes ces questions et à bien d’autres encore se trouve, comme nous l’apprend le professeur Bernard Sablonnière, dans notre ADN.

Texte Alain Portner
Photos iStock, Getty Images
L’humanité plurielle d’aujourd’hui est le fruit de la lente adaptation de nos gènes  à l’environnement.

L’humanité plurielle d’aujourd’hui est le fruit de la lente adaptation de nos gènes à l’environnement.

Bernard Sablonnière, tout le monde a le sentiment de savoir ce qu’est l’ADN, ­surtout les aficionados de séries policières, mais ce serait peut-être bien de commencer par nous rafraîchir la mémoire... 

L’ADN, c’est le support moléculaire de tout ce qui peut être transmis, de tout ce qui est héritable. Il contient trois milliards de bases ou lettres. Il faudrait l’équivalent de 8000 livres de poche pour contenir l’ensemble de notre message génétique, c’est un texte énorme!

 

C’est le disque dur qui contient toutes les infos nécessaires au bon fonctionnement de notre organisme, et il est unique…

Nous recevons la moitié de la loterie génétique du père et la moitié de la ­loterie génétique de la mère. En théorie, cela représente plus de 70 000 milliards de combinaisons possibles. Nous possédons donc un patrimoine génétique non seulement différent de nos parents, mais également original, unique.

 

Existe-t-il beaucoup de différences entre deux individus qui ne sont pas de la même famille?

Quand on séquence les génomes de deux êtres humains non apparentés, on trouve systématiquement une différence toutes les mille lettres. Et ce sont ces variants, comme les appellent les généticiens, qui sont responsables des changements minimes de notre message ADN et donc de la diversité humaine.

 

Une différence de 1/1000 entre deux êtres humains non apparentés et de… 1% avec le chimpanzé!!?

Effectivement, ce n’est pas beaucoup. Mais il suffit de quelques différences dans l’échelle-clé pour faire apparaître des changements d’aptitudes, notamment dans les capacités mentales. Prenez le gène du langage: par rapport au chimpanzé, nous n’avons que deux différences sur plusieurs milliers de lettres, deux différences qui font que le langage articulé humain est beaucoup plus technique, développé et riche que celui du chimpanzé.

 

La diversité humaine, vous l’avez dit, nous la devons donc à ce fameux ADN. Variété de couleur de peau comprise?

Il y a environ deux millions d’années, notre ancêtre Homo erectus avait la peau blanche et était très velu. Quand il est sorti de son habitat forestier, il s’est exposé au soleil, a eu chaud, a perdu ses poils et sa peau est devenue plus foncée. Donc, les gènes qui ont commencé à foncer la peau sont apparus à ce moment-là, il y a probablement 500 000 ou 600 000 ans. Après, au fur et à mesure de la migration de l’Homo sapiens vers le nord, d’autres variants génétiques sont apparus pour éclaircir la peau et lui permettre ainsi de mieux fabriquer la vitamine D.

 

Tout cela balaie la notion de races...

Ces questions de races sont complètement stupides! Cette formidable variété humaine n’a rien à voir avec une ethnie, elle est simplement la conséquence de la migration de l’homme et de son exposition à un ensoleillement variable au fur et à mesure de ses déplacements.

 

Généralement, c’est le changement de plusieurs lettres de notre ADN qui conduit à une modification ­notable de notre physionomie ou de notre comportement. Exception à cette règle: les yeux bleus.

Une seule lettre dans un seul gène qui contribue à plus de 95% au fait que l’on aura soit les yeux bleus, soit les yeux foncés, c’est effectivement l’exception à la règle! Ça a d’ailleurs étonné les généticiens qui ont découvert cette singularité en 2008.

 

Pourquoi a-t-elle été sélectionnée?

Cette mutation est apparue il y a environ 6000 ans, quelque part en Europe de l’Est. Certains généticiens-anthropologues avancent l’hypothèse que les yeux bleus pouvaient servir d’arme de séduction du fait de leur rareté. Mais comme on trouve une plus grande proportion d’yeux clairs dans les régions de l’hémisphère nord, là où l’ensoleillement est plus faible, il est plus vraisemblable que cette singularité a été sélectionnée pour permettre une meilleure pénétration de la lumière dans l’œil et ainsi mieux réguler ­l’horloge biologique et l’humeur des humains influencée par le changement des saisons.

 

Avec l’ADN trouvé sur une scène de crime, on peut savoir justement ­aujourd’hui si un assassin a les yeux bleus ou marron.

Oui et il est possible aussi de déterminer la couleur de ses cheveux ainsi que leur forme (bouclés ou raides).

 

Sera-t-on alors un jour en mesure de brosser le portrait-robot précis d’un criminel à partir de son seul ADN?

Ça excite beaucoup les généticiens. Mais pour le moment ils n’y arrivent pas. Pourquoi? Parce qu’il y a plus d’une centaine de gènes qui contribuent à modifier la morphologie de notre visage: la hauteur du front, la largeur des narines, la distance entre les deux yeux, la forme des oreilles… Certains chercheurs ont essayé de combiner tout ça, mais ils se trompent encore dans 60% des cas! Leur méthode n’est pas au point. Du moins, pas encore…

 

L’ADN a-t-il également une influence sur notre mental, nos traits de caractère, notre humeur?

Beaucoup de variants sont décrits. Certains agissent au niveau du récepteur de la dopamine, ils auraient été sélectionnés chez l’Homo sapiens pour le rendre moins peureux et donc plus entreprenant pour qu’il ose voyager et changer d’habitat plus facilement. D’autres variants agissent au niveau du récepteur de l’ocytocine, ce qui a rendu l’Homo sapiens moins agressif quand il a commencé à vivre en petit groupe d’humains. C’est comme cela que sont nés l’altruisme et l’empathie. Il y a aussi d’autres études, plus sujettes à caution, qui montreraient que la tendance à être plus heureux, à percevoir le bonheur différemment serait liée à d’autres variants…

 

À ce propos, l’Homme de Néandertal aurait transmis à l’Homo sapiens un gène associé à un manque d’enthousiasme et à une humeur maussade. Vous confirmez?

Oui, c’est une hypothèse qui a été avancée. Il y a eu tout un tas d’échanges de matériel génétique entre Néandertal et Homo sapiens, même si cela ne concerne au final que 6% de notre ADN. En fait, c’est difficile de dire quels gènes nous ont été transmis par Néandertal, car on a peu d’ADN de qualité de cet ancêtre-là.

 

Ce dont on se rend compte, c’est qu’il faut beaucoup de temps – plusieurs générations – pour que ces mutations fassent effet…

Il faut un très grand nombre de générations avant de pouvoir détecter la sélection d’un variant dans un groupe de populations. Quelques milliers d’années certainement. Du début du Paléolithique jusqu’au milieu du Néolithique, il y a eu une grande
sélection de variants. Ensuite, avec la sédentarisation de l’humain et le développement des échanges commerciaux, il y en a probablement eu moins parce que la pression de sélection était plus faible. Nous avons tout de même l’exemple récent d’un variant qui serait apparu en Mongolie lors du dernier Petit Âge glaciaire, qui s’est déroulé au Moyen Âge, probablement au VIe siècle. Il jouerait sur le pourcentage de graisse abdominale. C’est peut-être un variant de ce gène qui est le dernier à avoir été identifié chez l’homme.

 

Les avantages d’une mutation sélectionnée jadis peuvent-ils se transformer en inconvénients aujourd’hui?

Oui, il y en a un certain nombre. Peut-être que le meilleur exemple, c’est le risque lié à l’hypertension artérielle. Lorsque l’Homo sapiens était en Afrique, donc avant ses migrations dans les régions plus froides, il fallait qu’il résiste à la déshydratation, au manque de sel, et donc des gènes ont été sélectionnés pour retenir le sel et augmenter la pression artérielle. Et ce sont ces variants-là qui, avec la vie d’aujourd’hui (habitats tempérés, boisson à gogo et nourriture plus ­salée), contribuent à cette augmentation problématique de la tension artérielle au sein de nos populations.

 

Même type d’explication pour ­l’explosion d’obésité?

Beaucoup de variants de risque d’obésité ont été sélectionnés au Paléolithique ou même au Néolithique, mais ils se sont finalement peu exprimés parce que les gens mangeaient tout simplement peu à l’époque. Alors qu’aujourd’hui on mange beaucoup, donc ils peuvent mieux s’exprimer.

 

L’homme continue d’évoluer. À quoi ressemblera-t-il dans le ­futur?

C’est vraiment spéculatif. Je ne suis pas sûr que l’intelligence progresse. Comme on développe beaucoup d’outils, beaucoup d’intelligence artificielle, peut-être que nous n’utilisons finalement plus assez notre cerveau dans certaines circonstances. Certains pensent même que l’intelligence pourrait être réduite à cause des toxiques, des polluants qui pourraient exercer un effet négatif sur le développement cérébral. On verra bien.

 

Ces spéculations ne tiennent pas compte du fait que l’on pourrait dans le futur modifier l’homme, l’améliorer génétiquement…

Actuellement, il y a quelques maladies du sang où l’on peut agir en ciblant des mutations et en corrigeant des cellules. Mais ça reste vraiment très, très compliqué. On arrive aussi à obtenir, à partir de don d’ovules, un enfant avec des yeux bleus ou des yeux foncés, ça se fait déjà dans certains pays et c’est assez facile. Mais on est encore techniquement à des ­années-lumière de pouvoir bricoler l’ADN pour créer un mutant sélectionné par la génétique moderne. Quoi qu’il en soit, ces manipulations me gênent personnellement d’un point de vue éthique.

Professeur Bernard Sablonnière, médecin et biologiste, auteur de "ADN, histoire de nos différences".

Professeur Bernard Sablonnière.

Bio express

1955    Naissance le 23 août à Valenciennes (F).

1982    Obtient son doctorat en médecine.

1988    Soutient une thèse en biochimie des protéines.

1989    Est nommé maître de conférences de biochimie et de biologie moléculaire à la Faculté de médecine de l’Université de Lille.

1993    Est promu professeur des universités – praticien hospitalier.

1994    Crée et dirige un laboratoire de neurogénétique au CHU de Lille.

2010    Publie son premier ouvrage de vulgarisation, L’odyssée moléculaire* (Éd. Omniscience).

2014    Découvre, lors de ses recherches en neurobiologie à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), un nouveau gène responsable d’une ataxie cérébelleuse, maladie rare entraînant la perte de coordination des mouvements.

2020    Fête la sortie de son sixième livre, ADN, ­histoire de nos différences (Éd. Odile Jacob).

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