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Entretien avec Cecilia Bartoli

«Moi, je me jette dans mes rôles à cent pour cent»

Alors qu’elle peut enfin reprendre ses concerts, Cecilia Bartoli nous parle de sa passion pour la musique, de son nouvel album «Farinelli», ainsi que de son prochain poste de directrice à l’Opéra de Monte-Carlo.

Texte Véronique Kipfer
Cecilia Bartoli

Cecilia Bartoli. (Photo: Uli Weber)

Cecilia Bartoli, en vous entendant chanter, on a l’impression qu’aucun air ne peut vous résister. Y en a-t-il qui vous ont donné malgré tout plus de fil à retordre?
J’ai toujours essayé de choisir le répertoire qui correspond à ma voix. Et aussi à mon âme, c’est important, car quand on chante, la voix transmet des émotions. Quand on interprète du Mozart, par exemple, on est complètement à nu. C’est l’un des compositeurs les plus difficiles à chanter, je crois. Pas nécessairement en termes de virtuosité, mais en ce qui concerne la ligne musicale pure. Quand on l’entend, on a l’impression que c’est facile, que les notes sortent naturellement, mais cela représente en réalité beaucoup d’heures de travail. Quand on chante du Mozart, et aussi les Italiens par exemple Bellini, tout l’enjeu est d’arriver à obtenir vocalement la simplicité.

Et vous y parvenez toujours?
En réalité, chaque fois qu’on endosse un rôle, on se demande si on va réussir à obtenir ce que le compositeur a voulu atteindre quand il a écrit la musique. Car il ne s’agit pas seulement de chanter des notes, mais de saisir ce qu’il y a derrière, en filigrane, ce qu’il faut transmettre. Je pense que c’est le grand défi à chaque fois. Si j’ai l’occasion de rencontrer un jour Mozart, dans une autre vie, je lui demanderai: est-ce qu’on a servi votre musique ou est-ce que c’était la catastrophe? Mais j’espère que je lui poserai cette question le plus tard possible…

Quel est votre air favori?
Mon Dieu, c’est très difficile de vous répondre, le choix est énorme! J’adore la musique de Haendel, mais mon répertoire va de la musique baroque au bel canto… vous savez, je crois que la réponse dépend en fait de l’état d’esprit dans lequel on se trouve. On peut parfois préférer de la musique mélancolique, ou alors n’écouter que du Rossini, pétillant comme du champagne.

Avoir une belle voix, c’est merveilleux. Mais faut-il aussi autre chose pour être cantatrice?
Avoir une belle voix, c’est un don. C’est comme avoir des yeux bleus, verts ou bruns. On ne dit pas: «Qu’est-ce qu’il a fait pour arriver à avoir des yeux verts?» C’est génétique. Mais je pense que ce qui est intéressant, c’est ce qu’on arrive à faire avec ce don. Développer une technique est essentiel pour assurer la longévité de sa carrière. C’est un peu comme la beauté, vous savez. Jeune, on a la beauté, mais après, ça évolue et il faut aussi construire une beauté intérieure. C’est la même chose pour la voix: il faut construire une technique qui permet à ce don qu’on reçoit de pouvoir ensuite chanter vingt ou trente ans, sans effort. C’est ça, le secret.

Cecilia Bartoli

Cecilia Bartoli. (Photo: Kristian Schuller)

Quand on en est au niveau vocal qui est le vôtre, qu’est-ce que cela exige au quotidien?
Bizarrement, ce qui est très important, c’est le souffle. Il faut le maîtriser parfaitement pour arriver à bien chanter, et cela signifie exercer sans cesse ses abdominaux. Les muscles abdominaux sont notre moteur primaire. Ils permettent de faire sortir la voix avec beaucoup plus de facilité, parce qu’ils soutiennent le son. S’ils sont faibles, on force les cordes vocales, car on cherche ce soutien, et c’est dangereux.

Parlez-nous de ce souffle…
On ne s’en rend pas compte, mais les chanteurs doivent faire exactement le contraire de ce qu’on fait dans le quotidien. Quand on chante, on est en apnée: on respire, puis on commence à chanter. C’est un exercice de savoir trouver la tranquillité d’esprit et le plaisir d’être en apnée. C’est particulièrement difficile quand on a le trac, car la première chose qu’on perd alors, c’est le souffle. Et on a l’impression que la voix n’arrive plus à sortir. On doit travailler pour arriver à maîtriser ça.

Avez-vous vraiment encore le trac, malgré votre carrière?
Oui, encore maintenant, je n’arrive pas à le maîtriser. Je pense que c’est une sensation qui va durer toute ma vie. Mais en même temps, c’est aussi nécessaire: quand on a le trac, on produit de l’adrénaline qu’il est très important d’avoir sur scène. Mais la musique m’aide beaucoup, car quand j’arrive sur scène, j’essaie de m’abandonner à tout ce qu’elle me transmet et que je vais transmettre au public. C’est un antidote très efficace.

Vous endossez régulièrement des rôles masculins: avez-vous l’impression de chanter différemment dans ces cas-là?
Oui, tout à fait, entre autres quand je chante des airs écrits pour des castrats, comme Farinelli ou Caffarelli. Je chante différemment, tout d’abord parce que l’écriture musicale est très différente de celle écrite pour la voix d’une femme et qu’il faut descendre dans un registre plus grave. Il faut vraiment maîtriser la voix de poitrine et la voix de tête, ce qui donne déjà une couleur vocale plus masculine. En tant que mezzo, je conviens bien aux rôles écrits pour les castrats. Par ailleurs, on joue aussi différemment sur scène. Moi, je me jette dans mon rôle à cent pour cent, même ma façon de marcher et de regarder est différente, je trouve ça passionnant! C’est mon privilège de pouvoir vivre des vies différentes, comme une actrice.

Vous vous êtes d’ailleurs totalement transformée pour la photo de la pochette de votre nouvel album, «Farinelli»…
Oui, j’ai même une barbe! C’était mon idée, mais c’est aussi historique, car les pauvres castrats n’avaient pas de poils. Ils étaient obligés de mettre une fausse barbe pour être plus crédibles sur scène, quand ils incarnaient des empereurs ou des rois. Ils devaient se masculiniser, puis, le soir suivant, faire le contraire pour incarner une princesse. Farinelli, par exemple, a joué le rôle de Cléopâtre. Avec ce déguisement, je voulais montrer qu’eux mêmes étaient obligés de se déguiser sans cesse en homme ou en femme, selon les rôles. Cela fait partie du jeu théâtral.

Qu’est-ce que vous avez ressenti quand vous vous êtes vue en homme dans le miroir?
Je me suis dit: «Mon Dieu, c’est possible!» J’avais déjà vécu cette transformation à Salzbourg dans le rôle d’Ariodante, dans une mise en scène de Christof Loy. C’était le premier qui voulait me voir avec la barbe. J’adore les transformations, mais je me demandais si c’était possible de chanter avec une barbe. Car il faut pouvoir ouvrir la bouche! La barbe était donc fixée à la peau avec de la colle, mais elle était coupée en trois ou quatre pièces, pour me donner assez de flexibilité pour chanter.

Vous êtes très caméléon: vous vous étiez même déguisée en prêtre chauve sur la pochette de votre album Mission
Quand on travaille sur un projet, il faut se fondre dans le personnage. Et la pochette du disque doit transmettre cette idée. C’est beaucoup plus intéressant que de voir une photo de moi, qui peut être belle mais qui ne transmet finalement aucun message...

Cecilia Bartoli avec une barbe

Pour la photo de la pochette de son nouvel album, «Farinelli», Cecilia Bartoli s'est totalement transformée. (Photo: Uli Weber)

Opera proibita, Mission, Sacrificium: pourquoi les sujets historiques vous intéressent-ils autant?
Opera proibita traite d’un moment très spécial, qui s’est produit à Rome au début du XVIIIe siècle. En 1709, Haendel arrive dans cette ville et commence à écrire de la musique extraordinaire. À cette époque, le Vatican décrète que les femmes n’ont pas le droit de chanter sur scène. Ce qui favorise la castration. Or, le Vatican interdit aussi la castration, mais paradoxalement, ses choeurs sont composés de castrats... Les castrats qui ont réussi à faire une grande carrière, comme Farinelli, Caffarelli ou Senesino, avaient des voix magnifiques avec une extension incroyable du grave aux aigus. Ils arrivaient à maîtriser leur souffle d’une façon inouïe. D’un côté, c’était le règne de la barbarie et de l’horreur, mais de l’autre, les compositeurs ont écrit de la musique extraordinaire pour ces chanteurs, car ceux-ci étaient capables de l’interpréter. C’est grâce à leur voix qu’on a des pages de musique exceptionnelles. Et c’est ça qui m’intéresse le plus. Je me demande si, sans la présence des castrats, les compositeurs auraient écrit une telle musique.

Vous avez été la première femme à devenir directrice du festival de Pentecôte de Salzbourg, en 2012.
C’était une autre étape de ma carrière. Au début, j’étais impressionnée, je me demandais si j’arriverais à le faire. C’est une chose de gérer sa vie musicale, mais c’en est une autre de programmer pour les autres! Puis je me suis dit qu’avec mon expérience, j’allais peut être pouvoir amener quelque chose d’intéressant. Finalement, ça a été un succès. Avant moi, c’étaient toujours des chefs d’orchestre qui avaient eu la fonction de directeur artistique à Salzbourg. Ça a étonné beaucoup de monde qu’une femme prenne ce poste. Mais je pense que, finalement, le plus important est d’arriver à transmettre la grande passion qu’on a pour les compositeurs, la musique et les artistes.

Vous serez la prochaine directrice de l’Opéra de Monte-Carlo. Vous êtes, là aussi, la première femme à obtenir ce poste… Est-ce important pour vous d’être une pionnière?
Oui, je commencerai à travailler à Monaco dans trois ans et je serai effectivement la première femme à ce poste. C’est bien que les femmes commencent à avoir des positions importantes dans la société. Et c’est un message qu’il faut transmettre, quand on prend de nouvelles fonctions en tant que femme. Il y a quand même encore beaucoup de chemin à faire. Ça commence à bouger, mais je pense qu’on a le droit d’aller plus loin!

Avec une carrière comme la vôtre, avez-vous encore des rêves à réaliser?
C’était déjà un rêve de devenir directrice d’un opéra. Si, étant plus jeune, on m’avait demandé si j’imaginais en arriver là, cela m’aurait été impossible. La salle Garnier à Monaco, construite par le même architecte que l’Opéra Garnier à Paris, est un bijou qui nous permet de produire un répertoire immense.

Vous serez en concert le 23 août à la Fondation Gianadda à Martigny. Vous y êtes déjà venue plusieurs fois, qu’est-ce qui vous plaît dans cette salle?
Elle permet de l’intimité, mais c’est aussi le seul endroit au monde que je connais où on peut chanter en ayant devant de soi des peintures de Renoir ou de Van Gogh, selon l’exposition du moment. Pour moi, c’est l’apothéose: on chante et on admire en même temps des tableaux uniques au monde. On a alors vraiment l’impression que l’art plastique se mélange avec la musique, l’art éphémère. C’est une fusion incroyable.

Les prochains concerts de Cecilia Bartoli: le 21 août au Lucerne Festival, le 23 août à la Fondation Gianadda et le 1er septembre à la Tonhalle, à Zurich.

Le nouvel album de Cecilia Bartoli, «Farinelli», est disponible chez ex libris.

De quoi parle-t-on?

Née à Rome en 1966, Cecilia Bartoli compte parmi les plus grandes mezzo-sopranos de notre époque. Sa carrière, qu’elle a commencée très tôt, est bien remplie. Après avoir chanté dans les plus grandes salles d’opéra du monde, elle a été la première femme à diriger le festival de Pentecôte de Salzbourg. Dans trois ans, elle reprendra la direction de l’Opéra de Monte-Carlo. En tournée en Suisse cet été, elle s’arrêtera notamment en août à la Fondation Gianadda à Martigny pour un concert tout en intimité.

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