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Entretien

«Il est important de se confronter à la réalité»

Entre discours contradictoires, «fake news» et théories complotistes, il est devenu difficile de différencier le vrai du faux. Le psychologue et professeur fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann fait le point sur cette ère de «post-vérité» et nous donne ses pistes pour sauvegarder notre aptitude à réfléchir librement.

Texte Véronique Kipfer
Photos François Wavre/Lundi 13
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Yves-Alexandre Thalmann explique comment et pourquoi la société actuelle est devenue indifférente aux faits et se réfère plutôt aux discours, qu’ils soient justes ou trompeurs.

Yves-Alexandre Thalmann, est-ce que notre société est devenue une société du mensonge?

Il faut distinguer l’absence de vérité du mensonge, ce n’est pas la même chose. On peut donner une information sans avoir assez d’éléments pour pouvoir la valider dans les faits, c’est-à-dire la réalité, mais sans intention de mentir. Par contre, on peut aussi utiliser un mensonge à des fins manipulatoires, pour induire quelque chose chez l’autre personne, en sachant que ce qu’on dit n’est pas vrai.

 

Beaucoup de Suisses critiquent le discours fluctuant des autorités…

Si on prend le sujet de la pandémie, je pense qu’il ne s’agit pas de mensonge, parce que l’état des connaissances évolue. Pour moi, c’est bon signe que les autorités disent un jour blanc et le lendemain gris, si elles ont appris de nouvelles informations. On attend en effet d’elles qu’elles nous guident à vue dans la tempête. On leur reprocherait lourdement de ne pas avoir agi par excès de précaution alors qu’elles auraient pu le faire. 

 

Elles n’expriment donc jamais de semi-vérités, ou même de mensonges?

Elles peuvent effectivement – et ne s’en privent pas – donner une information pour influencer des comportements chez la population. Je n’ai pas peur d’utiliser le terme de «propagande», mais dans le bon sens du terme: si on se rend compte qu’il y a un important danger épidémiologique et qu’on veut que les gens respectent les mesures de sécurité, il faut alors l’utiliser, bien sûr en restant dans le vrai. Par exemple, appuyer sur le nombre de décès et de complications hospitalières plutôt que le nombre de  patients guéris, qui représente pourtant la grande majorité. Les autorités et les médias s’emploient maintenant à faire passer certains messages dans leur communication avec une intention qui est claire: appeler à la prudence!

 

Comment réussir à faire le tri, parmi l’avalanche d’informations quotidiennes?

Ce sont les canaux d’information officiels et journalistiques qui font foi – sauf dans les ­régimes totalitaires bien sûr –, c’est-à-dire les gens qui ont le temps et les compétences de leur métier pour trier toutes ces informations-là. Le canal officiel vient nous dire ce qu’on doit faire ou pas, basé sur les connaissances scientifiques, elles-mêmes attestées par la communauté des chercheurs. Quant aux journalistes, c’est la pluralité de leurs voix qui permet d’éviter la partialité. Tout le reste, finalement, ne fait qu’ajouter de la confusion. 

 

Cette confusion n’induit-elle pas une réaction générale de méfiance et de rejet?

Il y a des éléments qui n’ont jamais été remis en question: la distance de 1,5 mètre et la désinfection des mains sont deux phares dans l’obscurité, qui nous permettent de savoir qu’ainsi on diminue efficacement les risques. Et tout le monde sait aussi que le risque zéro n’existe pas. Le reste, c’est l’évolution des recherches en cours qui nous l’apprend. Et c’est là-dessus que se basent les thèses des complotistes: ils jouent sur le fait que le discours change sans cesse et qu’on ne peut donc plus rien croire du tout. Pour eux, c’est du tout ou rien. Je suis scientifique de formation et j’ai appris que les «vérités» scientifiques sont justes jusqu’à preuve du contraire, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’un nouveau fait amène à modifier notre théorie. Pour moi, c’est donc un indice de confiance que le message s’adapte. Et c’est là où les journalistes ont tout leur rôle à jouer, car ce sont les vecteurs impartiaux de l’information de par leur pluralité, et qui peuvent la formaliser pour qu’elle soit accessible au grand public. 

 

Comment expliquer qu’il y ait un tel nombre de complotistes?

Vous savez, l’esprit critique et l’intelligence ne vont pas forcément de pair. Des personnes avec des QI élevés et même des Prix Nobel tiennent des discours complotistes. Dans mon livre Pourquoi les gens intelligents prennent-ils aussi des décisions stupides?*, j’explique que les décisions qu’on appelle «suboptimales» ne sont pas forcément liées à l’émotionnel et que la définition de la stupidité n’est pas l’absence d’intelligence. Ce sont plutôt des biais cognitifs, des raccourcis mentaux alimentés par le sentiment d’immunité et d’impunité. Immunité, car on ne se sent pas comme les autres: on pense ainsi par exemple que si on ne porte pas de masque et qu’on va dans la rue, il ne nous arrivera rien, car on n’est pas une personne à risque. Et impunité, car on pense que même si on fait quelque chose qu’on ne doit pas, on ne va pas être puni. Donald Trump par exemple dit des mensonges, mais il n’a pas été remis à l’ordre pour ça, il peut même continuer en toute impunité. 

 

Et que pensez-vous des réseaux sociaux?

C’est une situation que j’observe d’un œil attristé et inquiet: les gens préfèrent consulter les réseaux sociaux et avoir accès à des informations biaisées et qui partent dans tous les sens. Et ça, c’est très dangereux. Car maintenant, tout le monde se prétend grand spécialiste. Les réseaux sociaux font le lit des gens qui manipulent l’information, s’auto-promeuvent vecteurs de vérité et utilisent les fake news à des fins politiques ou économiques. Par ailleurs, avec les réseaux sociaux et internet, on est dans l’ère de l’immédiateté, plutôt que l’analyse patiente des informations, et de l’image, par définition génératrice d’émotion. Pour s’en protéger, je conseille donc de savoir aussi éteindre les écrans et ouvrir les pages des journaux. On a ainsi le temps de digérer l’information et de la traiter avec du recul. 

 

Est-ce que la situation était la même avant la pandémie?

Le changement remonte aux années 2016-17, lorsqu’on a commencé à parler de l’ère de la «post-vérité». Je dirais que c’est l’élection de Donald Trump qui a mis le feu aux poudres. On savait alors depuis longtemps que les politiciens font des promesses pour être élus, sans les respecter forcément ensuite. Et que les discours des publicitaires ne collent pas à la réalité. Mais on pouvait alors ensuite toujours se référer aux faits pour vérifier. Tandis que depuis ces années-là, les faits ne sont plus considérés comme suffisamment importants, ils ne sont plus la pierre de touche de la vérité. Les discours se suffisent à eux-mêmes, créant une «vérité alternative», qui permet de dire ce qu’on veut et que les spécialistes appellent bullshit.

 

Par exemple?

Le pont de la Poya, à Fribourg, a coûté beaucoup plus cher que prévu, comme toutes les constructions publiques d’ailleurs. On sait que c’est toujours le cas, alors pourquoi ne pas confronter les personnes qui ont soumis ces chiffres en disant: «Écoutez, vous nous livrez le pont et si vous avez des surcoûts, on ne met pas un centime de plus.» On sait à l’avance que, de toute manière, on vote pour un budget qui sera largement dépassé. Mais on a été tellement habitué à ce genre de situations qu’on en devient indifférent. 

 

Quel est l’impact de cette vérité alternative sur la population?

Les gens en ont ras le bol et se disent: «Même si on connaît les faits, cela ne change rien. Alors laissons les faits là où ils sont.» Mais je ne crois pas que c’est un manque d’esprit critique, je pense que c’est de la ­lassitude et de la résignation. On paie le prix de ce qui a été fait et dit jusqu’à présent. 

 

Comment aider les gens à retrouver une forme de réflexion individuelle?

C’est très paradoxal, car le discours des complotistes est justement de dire: «Tous les autres se laissent manipuler, mais moi je ne bêle pas avec le troupeau»… Selon moi, la meilleure façon de reprendre le contrôle sur ce qu’on croit ou pas et à qui on accorde sa confiance, c’est de se référer aux faits et aux chiffres, pas aux blablas. Car les faits sont têtus si on s’y intéresse. C’est ça, le thème de cet entretien: l’importance de la confrontation à la réalité. On tente d’éviter le bullshit qui part en vrille et n’a plus de connexion avec les faits.

 

Est-ce que le manque de réactivité actuel pourrait accentuer le sentiment d’impunité et d’immunité de certains?

Clairement. On l’a vu dans les écoles à l’apparition des réseaux sociaux: on a eu des problèmes de harcèlement, des messages terribles que s’envoyaient les élèves. Car ils pouvaient le faire en toute impunité. Lorsqu’un jeune envoie une injure dégradante à un autre et qu’il ne se passe rien, on valide en quelque sorte son acte. Le jour où un policier arrive et l’embarque, qu’il passe devant un juge et doit payer une amende salée, il n’est plus en état d’impunité. Et il change son comportement.

 

C’est humain, pourtant, de pousser toujours plus loin quand on n’a pas de limites…

Dans mon ouvrage Faire changer les autres sans les manipuler, je souligne que la psychologie a à ce propos un mauvais rôle à assumer: on s’est surtout intéressé aux causes du comportement des gens, en laissant un peu les conséquences de côté. Résultat: les peines ne font plus peur, actuellement. C’est pour cela qu’on est maintenant dans cette ère de la «post-vérité»: on n’a pas à assumer nos actes, les conséquences ne sont pas assez lourdes. En parallèle, personne ne veut jouer le rôle du méchant et, du coup, on définit des règles qu’on n’applique pas vraiment. Cela encourage les gens à les transgresser. Peut-être que si on clarifiait à ce niveau-là, on aurait ensuite des garde-fous au niveau de l’information diffusée.

 

On attend des autres qu’ils soient honnêtes, mais l’est-on vraiment soi-même?

Non, nous mentons tous. Par exemple, il m’arrive souvent de conduire un peu au-dessus de la limite de vitesse autorisée. Mais juste de cinq ou dix kilomètres-heure, parce que je n’ai pas envie de perdre mon permis. Nous sommes tous de petits contrevenants, mais suffisamment modestement pour garder une belle image de nous-mêmes. C’est ce qui crée un sentiment d’impunité… jusqu’au moment où on nous arrête.

 

Le mensonge, ou en tout cas la semi-vérité, est donc un mal nécessaire?

Le jour où on enlève tous les mensonges, la société s’écroule! Pensez aux pieux mensonges destinés à éviter de vexer nos interlocuteurs. C’est l’huile dans les relations sociales, on ne peut pas vivre sans. Vous imaginez, si je commençais à dire aux gens tout ce que je pense, sans filtre? 

 

Selon vous, y aura-t-il tout de même bientôt un retour à la conscience individuelle? 

En l’état actuel, j’ai de sérieux doutes. Le changement n’arrive pas simplement par la prise de conscience, mais par les conséquences des actes, le prix à payer. On ne change pas spontanément un comportement qui gagne: tant que ce qu’on fait nous apporte plus de bénéfices que d’inconvénients, on continue à le faire. Pour l’instant, je ne vois pas les inconvénients qu’il y a à ­diffuser des théories du complot, à se croire au-dessus de la masse en ayant des informations que les autres n’ont prétendument pas, à lire du sensationnel ou à utiliser durant des heures les réseaux sociaux. Donc je ne crois pas que la situation puisse changer aussi facilement que ça. La révolution ne commence que quand les gens ne peuvent plus accepter de vivre dans une certaine réalité.

Bio express

1967 Naissance à Fribourg le 27 décembre d'Yves-Alexandre Thalmann.

1997 Doctorat en sciences naturelles (physique des particules).

2000 Licence en psychologie.

Depuis 2000 Professeur de psychologie au Collège Saint-Michel à Fribourg.

Depuis 2001 Conception et animation de formations d’adultes sur les compétences interpersonnelles, notamment pour l’État de Fribourg.

2005 Premier ouvrage à succès: Au diable la culpabilité!

Depuis 2009 Parution régulière de livres sur la psychologie positive et le changement. Dernière parution: Déjouer les sortilèges du mental par les pouvoirs de l’esprit (novembre 2020).

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