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Reportage

Mécano des cimes

Battante et joviale, Léa Feuz a choisi un métier rare: mécatronicienne sur les remontées mécaniques à Nendaz-Veysonnaz (VS). Un apprentissage qui allie cambouis et beauté des Alpes.

Texte Patricia Brambilla
Photos Dominic Steinmann
Léa Feuz

Neige fraîche et ciel bleu à Veysonnaz (VS) en ce matin de décembre. Les arbres, givrés pour un dessert improvisé, semblent sortir d’un livre de contes, tandis que le baromètre affiche -3 °C au cadran. En combinaison de travail, bandeau noir sur les oreilles, elle a le sourire scotché au visage. Ravie de mettre le nez dehors et d’aller en découdre avec les poulies, les câbles et les enrouleurs. Léa Feuz, 18 ans et toute fringante, est apprentie mécatronicienne sur les remontées mécaniques. La seule femme  actuellement en Suisse romande. «C’est un métier qui mélange  l’hydraulique, l’électricité et la mécanique. Je suis tombée sur une annonce par hasard et j’ai demandé à faire un stage en été et en hiver», dit celle qui vient de se lancer sans hésiter pour quatre ans de formation.

L’envers du décor

Valaisanne pur sucre? Même pas. Léa Feuz est Neuchâteloise, fille d’un célèbre procureur, également auteur de polars, mais elle connaît cette station comme sa poche. «Je viens skier ici depuis longtemps, mais comme tout le monde, je ne vois que le beau côté des pistes. Cet apprentissage va me permettre de découvrir le back­stage, les coulisses du ski.»

C’est vrai. On ne pense jamais à l’envers du décor quand on dévale les pentes, entre deux ­sapins, le frisson dans les orteils. Mais toute  l’infrastructure du ski, télésièges, tire-fesses et autres skilifts, nécessite un entretien de chaque instant. Eté comme hiver. Pour les secteurs de  Veysonnaz, Nendaz et Siviez, ce sont 28 installations et remontées  mécaniques, une vingtaine de dameuses pour 180 km de pistes. Autant dire que l’on ne compte plus les boulons…

Léa Feuz

Une centaine de pylônes doivent être contrôlés chaque mois sur le domaine de Nendaz-Veysonnaz.

«En été, on effectue toutes les maintenances annuelles, on ­révise les pinces des télécabines, on change les roulements, on fait les graissages. Cela représente quelque 14 000 heures de travail. En hiver, on passe en mode exploitation. On est en service de piquet pour les pannes occasionnelles, tout en procédant à des contrôles réguliers», explique Lionel Zambaz, responsable de l’entretien et des apprentis pour les remontées mécaniques de Nendaz et Veysonnaz.

Un travail assez physique, il faut bien le dire, et plutôt masculin. Pour soulever des poulies de 40 kilos ou changer les enrouleurs, 25 kilos pièce, «on se salit et il faut de la force. Au bout du huitantième, ça commence à ­peser», sourit le responsable. ­Lequel se réjouit malgré tout de la présence de son apprentie: «C’est une bonne chose de féminiser cette profession!» Seule fille parmi une douzaine de méca­nos et deux autres apprentis, Léa Feuz n’y voit aucun inconvénient. «Je m’entends bien avec l’équipe. Et puis j’ai mon petit ­caractère, j’arrive à me faire ma place et j’aime bien rigoler», lâche-­t-elle, le regard vert pétillant.

Exercices de sauvetage

Dans ses poches, elle trimballe toute une boîte à outils: marqueurs, double mètre, tournevis, clé à cliquet, scotch noir et pont électrique. Autant d’accessoires indispensables quand il faut effectuer une réparation d’urgence loin de l’atelier. «Quand on est au sommet d’une montagne, on doit parfois se débrouiller à la Mac Gyver avec un bout de métal et du scotch pour dépanner rapidement», précise Lionel Zambaz, qui a déjà dû effectuer une réparation mémorable de nuit en pleine tempête.

Trois fois par année, des exercices de sauvetage sont organisés. Un entraînement qui n’a encore jamais servi en vrai, mais qui doit permettre de vider les télécabines et d’évacuer tous les skieurs en cas d’urgence. «On a un moteur de secours, en cas de défaillance de celui-ci, un hélicoptère est mobilisé, et si vraiment le temps ne permet pas de voler, nous procédons à une évacuation sur le câble, on a trois heures pour faire sortir tout le monde. On est entraîné pour ça», explique le responsable.

Léa Feuz

Dégeler l'anémomètre est aussi une des tâches hivernales.

Pour l’heure, Léa Feuz profite de la montée en télécabine pour faire des photos et des vidéos de cette montagne qui la fascine. «Être dehors, c’est le meilleur ­bureau. Et puis, j’aime ce travail manuel, le fait qu’on bouge tout le temps.» La mécanique ne lui fait pas peur, ni de se retrousser les manches. Elle est à l’aise sur les passerelles métalliques, enjambe les barrières sans hésiter comme on franchit un surplomb rocheux. Le vide ne la fait même pas sourciller. «Je n’ai pas le vertige, c’est même ce que je préfère.»

Après un rapide contrôle à la station de renvoi, où arrivent les câbles et où se loge tout le système de tension hydraulique, elle enfile justement son baudrier avec les mousquetons, corde de sécurité et longe avec amortisseur. C’est l’heure de grimper au pylône. Dix-sept mètres de haut. Parmi les tâches hivernales, il y a celle-ci: contrôler chaque mois les géants de fer, en vérifiant le bon alignement du câble et en écoutant les bruits de roulement.

Les Alpes comme bureau

Léa Feuz prend place dans la cabine de service avec son maître d’apprentissage. Sourire aux dents en direction du pylône 16. La cabine s’arrête juste en dessous. Reste à grimper par une ­petite échelle sur le toit, puis à se hisser le long du bras de la cabine jusqu’à l’axe des poulies. En deux temps, trois mouvements, elle ­rejoint une passerelle métallique, s’assied à califourchon sur une barre, le temps de dégivrer l’anémomètre. Elle se sent bien là-haut, dans son open space. Derrière elle, toute la chaîne des Alpes, qui se découpe en blanc sur fond bleu, l’immensité givrée, les arbres blanchis juste en dessous. Et les 250 canons à neige, qui crachent déjà à plein régime pour assurer l’ouverture complète des pistes avant Noël.

C’est presque à contrecœur qu’elle doit redescendre pour rejoindre l’atelier. Le plancher des vaches où broutent les dameuses. Car celles-ci aussi font partie de la liste des tâches. «Dans notre entreprise, nous formons les apprentis sur les machines, l’enneigement, la soudure et la serrurerie», précise Lionel Zambaz. Une vingtaine de dameuses passent donc au service pendant l’été, mais doivent parfois être réparées en cours de saison hivernale. «On retrouve les mêmes pannes que sur les voitures, mais en pire», soupire le spécialiste. Pas de quoi intimider Léa Feuz, qui se réjouit même de les piloter.

canon à neige

Début décembre, les canons à neige tournent déjà à plein régime.

Sûr qu’elle a trouvé son élément, entre la boîte à outils et la vie au grand air. Force de caractère, ouverture d’esprit, positivité sont les trois adjectifs qui définis­sent le mieux la jeune femme. Et qui lui permettent de s’adapter à toutes les situations d’un quotidien parfois âpre. «Les jours de tempête, c’est peut-être le plus dur. J’ai vécu une fois un jour complet de neige et de grand froid, où on devait dépanner des personnes en quad. C’était assez éprouvant. Mais sinon, j’aime bien tout faire.»

À l’ordre du jour, il lui reste encore à préparer le terrain pour l’ouverture de la saison, ranger les outils qui traînent et installer le balisage sanitaire, Covid oblige. Faire disparaître le travail des coulisses justement pour que la magie du spectacle soit totale pour les visiteurs… Mais, petit privilège des initiés, l’équipe des mécanos pourrait bien s’offrir une descente à ski en fin de journée. «C’est notre job, on teste les plats avant de les servir!», sourit Lionel Zambaz.  MM

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