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Enquête

Des bébés hauts comme trois livres

De plus en plus de bibliothèques ouvrent leurs rayons aux tout-petits. Pour leur donner le goût de la découverte et leur apprendre à grandir en tournant les pages.

Texte Patricia Brambilla, Véronique Kipfer
Photos Guillaume Perret
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De nombreux coins ont été aménagés à la bibliothèque de La Chaux-de-Fonds pour que les tout-petits puissent s’amuser et déambuler.

(Les photos ont été prises avant les nouvelles mesures de protection contre le coronavirus.)

Il faut enlever les chaussures à l’entrée et déambuler en chaussettes. Ce ­jour-là, à la bibliothèque des jeunes à La Chaux-de-Fonds, l’ambiance est un peu moins ­feutrée que d’habitude, un peu plus colorée aussi. Relax, coussins douillets, tapis animés de grands dinosaures… Partout, du moelleux, du ludique, de la vie et surtout des livres. La bibliothèque a aménagé l’espace pour accueillir ce matin-là un public de choix: des tout-petits, hauts comme trois bouquins, de la ­naissance à 3 ans.

«L’idée est d’avoir le plus de petits coins possible. C’est un lieu différent pour quelques heures, où les enfants peuvent parler, s’amuser, chanter. Le but est de bien les recevoir, on ne joue pas les vieilles bibliothécaires», sourient Jacqueline Mathey et Estelle Droux Blaser, responsables depuis dix ans de l’animation «Bébé à la biblio». Elles tiennent à accueillir chaque enfant par son prénom, instaurant par là une continuité familière. Celle-là même que l’enfant ­découvre avec la lecture. «Avec le livre, l’enfant expérimente la ­permanence, le fait que l’on puisse retrouver les mots, l’histoire, ­toujours à la même place, même quand on a refermé le livre.»

Des ouvrages égaient la ­moquette, Gros pipi, Purée, des comptines, l’incontournable T’choupi, des imagiers... Et même des livres en noir et blanc. Pas trop austères pour les tout-petits? «Non, ils sont justement particulièrement adaptés aux nourrissons, qui perçoivent ­surtout les contrastes. Et puis, le bébé regarde essentiellement la bouche qui forme les mots, d’où l’importance que ce soit le parent qui lise, parle, raconte. C’est ce qui donne à l’enfant l’envie de grandir», précise Estelle Droux Blaser.

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Plus tôt les enfants sont en contact avec des livres, plus tôt ils apprendront à lire.  En outre, cette activité est une bonne alternative aux écrans.

Un grand choix de livres

Maël, 2 ans et demi, arrive en brandissant un bouquin, où «y’a que du texte», avant de se glisser sur les genoux de sa maman qui lui propose un livre plus imagé. Un peu plus loin, Éléonore, 7 mois, trône entre les coussins, agrippant un gros album qui parle des ronds et des carrés. Attentive, les yeux écarquillés, elle essaie patiemment de tourner les pages avant d’attraper le collier de sa maman. «C’est la deuxième fois que l’on vient. C’est chouette de trouver un aussi grand panel de livres, ça coûte cher si on doit tout acheter. Et puis, pour les tout-petits, il n’y a pas beaucoup d’activités au choix.»

Un lieu de nidation culturelle

Il y a parfois jusqu’à cinquante enfants qui déboulent entre les rayons avec leurs parents ou leurs grands-parents. Comme Louis, 2 ans, qui adore venir en bus avec son arrière-grand-mère, avant de repartir avec un sac de bouquins. Pendant deux heures, la bibliothèque devient le lieu du plaisir partagé et de la transmission, de la socialisation aussi. On chuchote, on dessine, on écoute des contes, lové entre les bras de son papa. On furète dans les grands bacs, et on revient avec des marionnettes à doigt. Les ­mamans échangent et rigolent, les petits vadrouillent avec leur cargaison de livres sous le bras, feuillettent parfois à l’envers ou écoutent les histoires avec tout le sérieux d’un pape. Tout est ­permis, ou presque, dans cet ­espace à histoires, ce cocon de mots, ce lieu de «nidation culturelle», comme disent les spécialistes. Avec une seule règle: dans la mesure du possible, les enfants rangent les livres qu’ils ramènent. Une bonne façon de leur en faire découvrir d’autres!

«Nous, on ne force rien. C’est l’enfant qui est maître de la ­lecture. On n’est pas là pour lui apprendre quelque chose, c’est que du plaisir, de la découverte», ­souligne Jacqueline Mathey, qui conseille pour le premier âge «des livres de tout petit format aux pages cartonnées» que ­l’enfant peut tenir lui-même et explorer à fond. Et pas grave si la découverte passe aussi par la mise en bouche! «Si on veut qu’il dévore les livres un jour, laissons-le goûter maintenant», répond malicieusement l’animatrice.

Né pour lire

C’est comme ça deux matins par mois à la bibliothèque des jeunes de La Chaux-de-Fonds, installée sur deux sites en alternance. Une rencontre entre les tout-petits et les livres qui est encouragée dans plus de cent bibliothèques publiques de Suisse romande sous l’impulsion du projet «Né pour lire» (lire en page 15). Mais dont le but n’est pas de répondre à un impératif de performance. ­Estelle Droux Blaser est catégorique: «On n’est pas dans la compétition ni dans le développement de compétences. Il n’est pas question d’en faire des lecteurs précoces! Il s’agit de sensibiliser les parents, de les amener à parler et dialoguer avec les ­enfants. Et de mettre ceux-ci en contact avec la langue écrite, très différente de la langue orale, faite de phrases courtes et ­d’injonctions.» «On plante des graines en espérant qu’elles se développeront et que la lecture, au même titre que le goûter ou le bain, s’inscrira dans le quotidien des enfants», poursuit Jacqueline Mathey.

Une connivence qui peut commencer très tôt puisqu’il n’y a pas de limite d’âge et que, dès un mois, les bouts de chou peuvent avoir leur carte de ­bibliothèque. Comme Émilie, 5 semaines de vie à peine, qui ­débarque dans son Maxi-Cosi avec son frère Michael, 2 ans, et sa sœur Leila, 3 ans. La petite troupe se resserre autour de la maman qui lit à haute voix. «Je viens depuis que mon aînée a 4 mois! Mon père nous lisait des livres le soir, j’essaie de recréer ce moment de lecture affective. Plus tôt on met les enfants en contact, plus tôt ils apprendront à lire, et c’est une bonne alternative aux écrans.»

Quand la bibliothèque ferme ses portes, les petits lutins s’en vont avec le sourire et les bras chargés. Sauf Michael qui se retourne et ne veut pas partir. «J’ai oublié une histoire», dit-il en regardant derrière lui. Avant de réaliser avec soulagement que, ouf, tout va bien, elle est dans le sac de maman.­

Lire pour mieux interagir

Lancé le 23 avril 2008 par la fondation Bibliomedia Suisse et l’Institut suisse Jeunesse et ­Médias (ISJM), le projet national «Né pour lire» a pour but de ­soutenir les parents dans la ­découverte des livres avec leurs enfants en âge préscolaire. 

«Éveiller l’enfant aux livres dès ses premiers mois, c’est lui permettre de découvrir le monde, donc le sécuriser, souligne 
Loreto Núñez, directrice du ­bureau romand de l’ISJM. Mais c’est aussi développer son imaginaire, lui apprendre la notion de temps, car une histoire a un avant, un pendant et un après, et le sensibiliser à une langue plus construite et à un ­vocabulaire plus riche que celui qu’on utilise au quotidien. Par ailleurs, il apprend ainsi les codes et sera donc apte, plus grand, à différencier et repérer différents types de discours, dont ceux qui sont idéologiques.» – «Mais tout cela ne se fait pas sans les parents. C’est l’adulte qui doit donner la voix au récit et le livre va ainsi stimuler l’interaction parent-­enfant, essentielle au développement du tout-petit. C’est un éveil au livre, mais aussi à la parentalité et aux relations interfamiliales», complète Bianca Zanini, collaboratrice à l’ISJM et responsable du projet «1001 histoires dans les langues du monde», qui propose diverses rencontres autour de la lecture aux familles allophones, dans leur langue d’origine. 

Afin de favoriser l’éveil au livre en famille, un coffret contenant des livres cartonnés et un flyer d’explication sont offerts à tous les nouveaux parents. «On change le contenu du coffret tous les deux-trois ans, afin que les parents puissent découvrir de nouveaux livres s’ils ont un nouvel enfant», explique Loreto Núñez. Depuis 2014, le coffret n’est plus distribué à la maternité, mais par le biais des pédiatres et infirmières de la petite enfance. Et depuis l’an passé, une collaboration avec des institutions ambassadrices a été mise en place: les intervenants suivent une formation ­spécifique pour pouvoir présenter l’importance de l’éveil au livre en famille. 

L’an passé, le nouveau coffret a été édité avec un dépliant en seize langues et des traductions des livres du coffret sont prévues dans les mêmes langues; cela dans le but de toucher les familles allophones, «et aussi les parents qui ne vont éventuellement pas dans les bibliothèques», détaille Bianca Zanini. «Tout, même une comptine ou une recette de cuisine, peut d’ailleurs être transformé en jolie histoire! remarque Loreto Núñez. On veut casser l’idée du ‹je lis ce qui est écrit›, et le fait que le livre est souvent lié à l’aspect scolaire. Il est important de le réhabiliter comme objet du quotidien, au même titre qu’une peluche ou un jeu de société. Car l’éveil au livre, comme tout apprentissage, n’est efficace que s’il est effectué avec plaisir et de manière ludique.»

C’est ainsi que les deux spécialistes conseillent de «laisser des livres partout dans la maison», afin que l’enfant puisse choisir ceux qui lui plaisent. De «ne pas sacraliser le livre»: si votre tout-petit en met un coin dans sa bouche, ce n’est pas grave,
car il le découvre ainsi par tous ses sens. Et surtout, de ne pas ­réserver la lecture à un moment en particulier: «Il faut utiliser
le livre comme base, mais pas comme restriction: on doit ­libérer les parents de leurs ­obligations et les pousser à jouer avec leur enfant en utilisant différentes ­facettes du récit, selon la ­situation.» Là encore, avec avant tout l’idée d’un plaisir partagé.

Une histoire et un sirop

Depuis le début de l’année, un nouveau concept a vu le jour: des lectures théâtralisées pour les tout-petits (2 à 4 ans et 4 à 8 ans) organisées dans des restaurants. L’idée? Savourer une histoire dans un lieu décontracté, vivant, moins formel qu’une  bibliothèque, tout en buvant un sirop. «Des comédiens professionnels assurent la lecture et le restaurateur offre une boisson ou un petit menu aux enfants. Les parents peuvent aussi profiter de ce moment pour échanger et boire un café», explique Carole Dubuis, à l’origine du projet et en charge des relations publiques pour l’association au joli nom de Limonade littéraire. 

Prévus pour la saison froide, de septembre à avril, les rendez-vous se passent souvent à Lausanne, mais aussi à Vevey et Yverdon, et ­privilégient les histoires ­nouvelles, les belles ­illustrations et les éditeurs ­régionaux comme Helvetiq. «On choisit des récits qui ont du sens, qui aident les ­petits à se construire. Le but est de faire rêver tout en apportant un message positif aux enfants», souligne ­Carole Dubuis.  

Les ­rendez-vous font souvent carton plein. Mieux vaut donc s’inscrire! La prochaine lecture, en collaboration avec la compagnie Cantamisù, aura lieu le 28 octobre à 15h30, à la ferme des Tilleuls à Renens (destiné aux 4-8 ans). Réservation et programme complet sur https://bit.ly/2EmWhdZ

 

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