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Enfants

«Les tout-petits savent reconnaître les émotions»

Les mesures de protection entravent-elles la communication avec les tout-petits? Parents et professionnels de la petite enfance s’inquiètent. Pour en avoir le cœur net, Édouard Gentaz, professeur en psychologie du développement à l’Université de Genève, a commencé à effectuer des expériences avec son équipe. Et se veut rassurant.

Texte Véronique Kipfer
Photos iStock
Parents masques et enfants

Parents et enfants se sont maintenant ­habitués à communiquer en portant un masque.

Édouard Gentaz, le port du masque est-il pernicieux pour la communication avec les petits enfants?

Non. En fait, c’est juste une con­trainte visuelle, qui n’est pas agréable, car on n’est pas habitué à cela, mais qui est dépassable.

 

Comment le savez-vous?

Après que les crèches genevoises nous ont fait part de leur inquiétude, nous avons proposé une petite expérience il y a quinze jours avec un bébé de dix mois. Les premiers résultats montrent que les enfants peuvent s’en sortir même à cet âge, ce qui est plutôt rassurant. On a ainsi remarqué que le bébé préfère quand le visage n’est pas caché, bien sûr. Mais quand ce dernier est caché et qu’il exprime une émotion positive (la joie), le bébé va repérer par exemple les yeux qui sont plissés. C’est génial, car ça veut dire que rapidement, sur le peu d’informations qui restent, il va quand même chercher celle qui exprime l’émotion. On avait d’ailleurs déjà montré auparavant que les bébés de six mois préféraient observer les yeux à tout le reste. Donc la communication fonctionne quand même, malgré le masque…

 

Le port du masque des adultes peut-il quand même poser certains problèmes?

Oui, il peut y avoir un problème au ­niveau émotionnel, mais en ce qui concerne la détection des émotions faciales uniquement. On pense en ­effet toujours aux émotions liées à la vision, mais il ne faut pas oublier qu’elles sont transmises de manière multisensorielle: elles sont auditives, posturales et même liées à l’odeur. Avec le masque, il y a donc moins d’indices liés à la vue, mais tout n’est pas totalement perdu. C’est un peu plus difficile et ça prend plus de temps à l’enfant pour saisir les émotions, mais il peut se débrouiller avec d’autres indices. 

 

Doit-on alors compenser avec ­davantage de gestes et de mouvements de sourcils?

Effectivement, il ne faut pas se dire: «Puisque j’ai un masque, j’arrête d’exprimer mes émotions.» Au contraire, il faut mettre l’accent sur tous les autres indices: gestes, ton de la voix, posture, sourcils. Et réaliser que, si la vision est efficace, ce n’est de loin pas le seul canal qui permet de détecter les émotions: les bébés aveugles les perçoivent aussi! Comme le système humain est bien fait et qu’on s’adapte à toutes les nouvelles situations, les petits enfants vont apprendre à aller repérer très rapidement les bonnes informations au bon endroit.  

 

Avez-vous des astuces à donner pour favoriser la communication?

Il est possible de faire différents ­petits exercices ludiques. En famille, ça peut être un jeu très drôle d’essayer de reconnaître différentes émotions dans trois situations: une où la personne parle et bouge normalement, une où la personne se cache et on n’entend que le son de sa voix et une où la personne, masquée, n’exprime son émotion que par ses gestes et sa posture. On va apprendre ainsi à l’enfant à catégoriser les émotions et  à raconter une histoire avec un masque.

 

Le port du masque peut-il toutefois poser problème face aux enfants un peu plus âgés?

Il peut provoquer des difficultés en ce qui concerne l’apprentissage de la compréhension orale lié à la prononciation. Le fait d’avoir accès à une lecture labiale des mots prononcés par les adultes aide en effet beaucoup les enfants. Et lorsque l’adulte est masqué, ces derniers perdent l’information. 

 

C’est vrai que, même en tant qu’adulte, on regarde souvent les lèvres de notre interlocuteur pour mieux le comprendre…

Quand on regarde quelqu’un parler, on croit que c’est seulement un traitement auditif, mais il s’agit en fait de traitements multimodaux (auditif et visuel), parce qu’on détecte même les règles de production articulatoires. Adultes, on sait ainsi qu’une conversation est plus difficile en audio et qu’on préfère le visio-auditif. Par pur hasard, avant l’histoire du masque, avec des  collègues du CNRS en France, on avait fait une expérience avec des enfants de 5 ans pour montrer que notre compréhension orale des mots est multisensorielle. Il y avait une situation où l’enseignante proposait un mot à l’enfant en le lui articulant en face, et l’autre où le mot était dit par le biais d’un microphone. L’enfant devait à chaque fois compter le nombre de syllabes entendues dans chaque mot. Les résultats montrent que la seconde situation était beaucoup plus difficile pour lui, parce qu’il ne voyait pas l’adulte prononcer le mot.

 

Est-ce aussi le cas pour les plus jeunes?

Oui. À partir de 3-4 ans, le travail oral est très important, et même en crèche, certains commencent déjà à travailler sur les sons des mots. Ainsi, les professionnels qui enseignent le langage oral doivent prendre en compte le fait qu’il y a une perte due au masque. Il est nécessaire de préparer des exercices adaptés, réaliser qu’il faut prendre plus de temps et ne pas s’attendre à avoir les mêmes productions et les mêmes évolutions de compétences que quand il n’y avait pas de masque. 

 

Comment faire, concrètement?

Soit le professionnel, lors d’exercices de prononciation, se met en situation de règles sanitaires en prenant de la distance, mais peut continuer à montrer ainsi concrètement comment prononcer des syllabes, puis les phonèmes, pour les plus grands. Soit il propose des exercices sur écran, mais c’est une manière peu adaptée de transmettre directement cette ­information. Ou alors il peut aussi ­apprendre aux parents, par le biais de petites vidéos par exemple, à s’entraînerà faire prononcer les syllabes aux enfants. Ce serait une bonne technique, selon moi, en attendant que la crise soit finie. 

 

En tant qu’adulte masqué, doit-on aussi parler différemment?

Oui. Non pas plus fort, mais plus ­distinctement. On a une tendance à vouloir tout faire vite et dire trop de choses, et c’est une bonne oppor­tunité pour apprendre à ralentir. Il faut prendre son temps, laisser des ­silences, parler distinctement. Plus on a le bon geste articulatoire, mieux c’est pour les enfants. On pourrait donc proposer aux parents et au personnel des exercices comme ceux utilisés pour s’échauffer au théâtre, pour travailler leur prononciation et s’entraîner à parler le plus distinctement et lentement possible. C’est sûr que c’est pénible et que ça énerve tout le monde, mais il faut rester positif. 

 

La situation actuelle pourrait-elle avoir des répercussions?

Si on ne s’y adapte pas, oui. Mais si on a pris conscience des difficultés, les effets seront mineurs, car j’imagine que la situation se sera stabilisée dans quelques mois. Et cela ne va pas s’aggraver, car on est tous en train de s’adapter et de s’habituer. Il ne faut pas oublier non plus que les enfants vivent avec des parents qui ne portent pas le masque à la maison. La crise  sanitaire n’est donc pas du tout catastrophique à ce niveau-là, selon moi. 

 

À quel niveau alors est-elle plus dommageable?

Ce sont toutes les autres répercussions qu’elle a sur les parents et le stress qu’elles engendrent qui risquent d’avoir un effet potentiellement beaucoup plus néfaste sur le développement psychologique et le sentiment d’insécurité des enfants. Je pense donc que c’est important, actuellement, de rassurer les parents et les professionnels au sujet du port du masque: c’est vrai, c’est pénible de le porter, mais je pense qu’on peut faire face. Et il est ­essentiel de rassurer les enfants, en ne niant pas cette période de stress, mais en l’explicitant. Et en leur disant qu’on va s’en sortir.

Les crèches s’adaptent

Claude Thüler, cheffe du secteur préscolaire de la Ville de Lausanne, remarque qu’«avant le Covid, les professionnels de la petite enfance étaient généralement contre l’usage du masque, car les enfants décodent beaucoup les émotions en fonction des mimiques». Ils ont ensuite dû s’y soumettre par nécessité sanitaire, «mais ils ont eu des inquiétudes au départ, et continuent à en avoir». Elle note toutefois qu’en l’espace de quelques semaines, les enfants se sont habitués à cette nouvelles situation et «arrivent à faire avec». 

La responsable s’inquiète toutefois de l’impact que le port du masque des adultes peut avoir sur la durée en ce qui concerne l’évolution de la compréhension. Les enfants sont en effet moins ­attentifs quand les adultes portent un masque. Elle estime aussi que «cela rajoute une couche à la complexité des relations». Par ailleurs, la cheffe du secteur préscolaire lausannois note que «les professionnels travaillant dans les nurseries disent qu’il est très difficile de garder un masque, car les bébés tirent régulièrement dessus, par curiosité ou par jeu…» L’obligation de porter un masque n’est donc pas toujours facile à respecter.

Pour tenter de parer à ces différents problèmes, Claude Thüler explique que des masques transparents ont été commandés pour l’ensemble du personnel éducatif. «Ils arrivent en décembre et ce sera alors intéressant de voir s’il y a une différence au quotidien et de comparer l’impact par rapport aux masques en papier», commente-t-elle.

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