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Portrait

L’étoile montante

«Vladivostok Circus», le nouveau roman de la Jurassienne Elisa Shua Dusapin, plonge le lecteur dans l’univers fascinant d’une discipline méconnue: la barre russe. Ce récit acrobatique a pour ressort dramatique la confiance et l’incommunicabilité.

Texte Alain Portner
Photos Matthieu Spohn
Le thème de l’identité est récurrent dans les œuvres de l’écrivaine cosmopolite Elisa Shua Dusapin.

Le thème de l’identité est récurrent dans les œuvres de l’écrivaine cosmopolite Elisa Shua Dusapin.

Rendez-vous à la brasserie des Deux Clefs, un bistrot emblématique de Porrentruy (JU). La serveuse pose deux verres d’eau minérale sur la table. Elisa Shua Dusapin porte une robe noire, sobre et élégante. Taillée pour la canicule. Tout est délicat chez elle: sa silhouette, son visage, sa gestuelle, sa voix, son écriture à la fois dépouillée, sensuelle et imagée.

Ses romans, eux, font voyager. En Corée du Sud d’abord, Pays du Matin calme et de sa maman, avec Hiver à Sokcho. Au Japon ensuite avec Les Billes du Pachinko. Et en Russie ­enfin avec Vladivostok Circus. Ce troisième roman, qui sort ces jours en librairie, est le fruit d’une rencontre inopinée, au cours d’un périple entre le Jura et Tokyo, en train et en bateau.

«À Moscou, j’ai croisé par hasard le chemin d’un trio à la barre russe, dont fait partie Johnny Gasser.» Le monde est petit. Lui aussi a passé une partie de son enfance dans la capitale ajoulote, précisément sous le chapiteau familial Starlight. L’étoile montante de la littérature romande (elle a déjà raflé de nombreux prix avec ses deux premiers livres) l’avait déjà côtoyé lorsqu’il effectuait des remplacements à l’école du cirque qu’elle fréquentait quand elle était petite.

Force et grâce défient la pesanteur

Une vingtaine d’années plus tard, non loin de la place Rouge, l’enfant de la balle et ses acolytes racontent à une Elisa littéralement fascinée la barre russe, discipline dans laquelle ils excellent. Imaginez deux solides gaillards projetant dans les airs, à l’aide de leurs muscles et d’une perche souple placée sur leurs épaules, un voltigeur qui multiplie les sauts périlleux.

Le regard de notre interlocutrice se perd un instant dans le vague… «J’ai trouvé extrêmement beau les liens de confiance qui se tissent entre ces gens, alors qu’ils n’ont aucune attache amoureuse ou familiale. Tout cela pour un acte gratuit et dangereux, puisque la vie de l’acrobate repose entièrement entre les mains des porteurs. C’est fort et poétique à la fois.»

Dans le Transsibérien, la romancière se met à écrire frénétiquement. Elle tient son sujet, le ressort dramatique de sa prochaine histoire. Le récit sur lequel elle travaillait et qui se déroulait à New York (elle a résidé six mois à Manhattan) devra attendre. C’est Vladivostok, ville portuaire où elle embarque pour la Corée du Sud, qui servira de décor à sa nouvelle fiction.

À son retour de voyage, elle fait des recherches sur la barre russe, lit tout ce qui existe sur cet art circassien. Puis elle va à Budapest vivre six semaines en immersion avec le trio de Johnny Gasser. «Cette expérience m’a énormément marquée.» Les odeurs, l’ambiance, l’atmosphère qu’elle capte comme une éponge durant ce séjour imprégneront fortement les pages de son livre.

Ne reste plus qu’à y glisser des personnages qui, comme dans ses précédents bouquins, peinent à communiquer, notamment à cause de leurs différences culturelles et linguistiques. Une fois encore, Elisa, qui se rêvait éthologue pour étudier le comportement des animaux, dissèque avec justesse, précision, pudeur et concision les rapports humains. Son obsession.

Inspirée par sa propre expérience

À travers ses romans, qui fourmillent d’éléments autobiographiques, cette Eurasienne – fille d’un père français et d’une mère coréenne – se cherche. L’écriture, pour cette déracinée, participe d’une quête identitaire. « D’être à la fois d’ici et d’ailleurs, de ne jamais vraiment être intégrée quelque part, ça a longtemps été inconfortable. Mais aujourd’hui, j’ai appris à vivre avec et j’ai compris que c’était une richesse qui nourrissait ma créativité.»

Cette jeune femme (elle a 27 ans) a d’ailleurs (re)posé ses valises à Porrentruy. Là, dans ce Jura dont elle est devenue ambassadrice (même si elle n’a pas l’accent du cru contrairement à ses trois petites sœurs), Elisa Shua Dusapin peut s’accorder la liberté de rêvasser, s’offrir le temps nécessaire à l’éclosion de ses idées. Loin de ce milieu littéraire parisien qu’elle n’apprécie guère. «Je deviens de plus en plus sauvage.» À l’image de l’homme à la tête de lynx qui figure sur la couverture de son dernier roman…

À lire: «Vladivostok Circus» d’Elisa Shua Dusapin, paru aux Éditions Zoé, disponible chez Ex Libris.

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