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Reportage

Dans la peau d’un paysan de montagne

Yann Oulevay, maître verrier à la ville, a choisi de donner deux semaines de son temps pour aider un alpagiste en Valais. S’occuper des cochons, traire les vaches et fabriquer le fromage, tout est à apprendre. Une expérience forte.

Texte Patricia Brambilla
Photos Sedrik Nemeth
Yann Oulevay

Yann Oulevay le reconnaît aisément: il ne pourrait pas tenir une saison entière. Mais revenir un autre été, pourquoi pas?

Je suis arrivé dimanche et j’ai dû traire les vaches directement. Ah, je déguste… Après deux jours, je suis déjà claqué, j’ai des cloques aux pieds et je n’ai pas réussi à me lever à l’heure hier matin», lance Yann Oulevay sans perdre le sourire. Apprenti vacher? Non, bénévole, comme les 962 volontaires inscrits cette année pour donner un coup de main aux paysans de montagne dans le cadre du programme Caritas (lire encadré).

Lalpage de Champsot sous la forêt des Tovares, à un vol d’aigle de Troistorrents (VS), est un lieu idyllique. Mais le quotidien s’y découpe en une succession de gestes précis, tâches minutieuses et charges parfois physiques, d’autant que le terrain pentu s’étend sur près de 20 hectares. «L’été, on monte quarante-cinq vaches à traire, et il y a tout le travail lié à la fabrication du fromage et à l’entretien du paysage», explique Benjamin Dubosson, agriculteur du domaine, qui a repris l’alpage familial il y a quatre ans. Un apprenti, Maxime, et sa compagne, Laura, viennent le seconder pendant les quatre mois d’été. Mais avec des journées de quinze heures et peu de temps mort, toute aide supplémentaire est bienvenue.

Retrouver le terroir

Yann Oulevay a enfilé ses gants de travail, un marcel noir et un chapeau de paille. Debout à 6h30, il a déjà dû s’occuper des vaches, nettoyer et désinfecter les trayons – «mais j’ai bouché une tireuse à lait en la laissant tomber dans le purin. J’apprends…» – et attend les tâches suivantes. La liste est longue comme un inventaire de Prévert: «S’il ne pleut pas, il faudra désherber le champ, enlever les chardons que les vaches ne mangent pas et qui empêchent l’herbe de pousser. Après, on pourra emballer le beurre, mais on va commencer par le soin des animaux, faire la paille et couper le pain», lance l’agriculteur au regard vif en lui indiquant l’enclos des cochons. Pas ­intimidé, Yann Oulevay entreprend de nettoyer leur abri, enlève la paille souillée, repousse un intrépide qui lui mordille une lanière de pantalon, avant d’éparpiller une botte fraîche.

On dirait qu’il a passé sa vie aux champs. Mais non. Plutôt que la fourche, c’est surtout la canne qu’il a l’habitude de manier. À la ville, Yann Oulevay est maître verrier, dont l’atelier a été refroidi par le Covid. L’occasion de réfléchir, de repenser sa vie. Besoin d’ailleurs aussi, de retrouver un sens et de se frotter à l’âpreté de la nature. «J’ai entendu l’annonce sur Couleur 3. Et ça m’a intéressé, cette histoire de paysans de montagne. Je me suis inscrit pour deux semaines non-stop. J’avais envie d’aider et ­besoin de retrouver le terroir, avec de vraies valeurs. Ici, les gens sont ­entiers et passionnés.»

Alors qu’il envisageait de partir en vacances aux Bahamas, il s’est donc retrouvé sur l’alpe à 1700 mètres ­d’altitude. Mais même s’il «ramasse», comme il dit, à aucun moment il ne regrette son choix. Le moment le plus dur? «Ça a été de planter des piquets. Il fallait grimper et je n’avais plus de souffle. Mais je serre les fesses, je ne veux pas être un boulet. Et puis cette expérience me permet de faire le vide pour rebondir. J’ai 45 balais, j’en ressortirai avec plus de vécu.»

Yann Oulevay

Nullement ­intimidé, notre apprenti paysan entreprend de nettoyer l’abri des cochons.

Un sparadrap autour de l’index, une éraflure sur le pouce, c’est avec vaillance qu’il suit l’alpagiste dans la cave pour l’affinage des meules. Car le raclette AOC, cuit au feu de bois, a besoin d’être frotté tous les jours: deux cents meules de 5 kg qu’il s’agit de ­retourner, brosser à l’eau salée et redéposer côté sec sur la planche. Benjamin Dubosson montre le geste, fait valser les fromages avec une fluidité et une chorégraphie de mouvement époustouflante. Une heure trente, c’est le temps qui lui est nécessaire pour terminer toute la cave. «Il me faudrait une demi-journée pour tout faire!», souffle Yann Oulevay en déposant précautionneusement une meule après l’autre.

Le repas de midi rassemble tout le monde autour de la table de la cuisine, les assiettes fumantes de pâtes bolognaise, l’eau claire dans les verres, la tomme remontée fraîche de la cave pour dégustation. On rigole, on évalue le ciel et le travail qu’il reste à faire. Un café, et tout le monde se remet à l’œuvre.

Ne pas laisser mourir un patrimoine

Pour le souffleur de verre, l’après-midi commence par une séance de nettoyage: il doit passer au karcher les planches de la cave à fromage. Une centaine de planches qu’il étrille des deux côtés, avant de les mettre à sécher sur un grand tréteau. Il s’applique, il lessive le bois comme il éclaircit sa vie, fait le point à un moment où il songe à un nouveau ­départ professionnel: transmettre son art, passer la flamme de son métier passion. Ne pas laisser mourir un patrimoine, un savoir-faire, l’âme du verre «il faut dix ans pour arrêter de se battre avec lui et commencer à le faire danser».

Les Dents-du-Midi s’accroupissent sous les nuages, les pâturages scintillent sur la colline d’en face, passés au pinceau d’une lumière fine. Celle d’avant l’orage. On voit d’autres chalets, avec leurs sonnailles, on imagine les heures de labeur et la sueur, tandis que les cochons dorment, pieds contre groins, affalés dans leur bauge. Il faudra encore traire les vaches. La Brune, l’Évolénarde, la Simmental, la Montbéliarde, la petite Jersey au lait corsé et au pied robuste. Avant de les sortir pour la nuit. Mais les premières gouttes de pluie, lourdes et ­rageuses, mettent fin aux tâches extérieures. On désherbera demain.

Yann Oulevay n’est pas mécontent de cette pause impromptue. «J’ai des courbatures partout. Hier soir, j’étais au lit à 20h30. Mais on dort bien, j’ai un grand lit double, je ne m’attendais pas à autant de confort. Et c’est le calme absolu» Peut-être qu’après souper, il bouquinera un peu, Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin, le permanent appel du bonheur.

Caritas

Solidarité record en 2020

Tout a commencé en 1977, année de fortes intempéries qui a suscité la solidarité spontanée de nombreux bénévoles envers les familles paysannes. De cette situation d’urgence est née une prise de conscience et, au début des années 1980, Caritas a commencé à construire des projets ciblés pour les populations de montagne, reconnues comme à risque de pauvreté. Depuis 2010, la création du site internet, sur lequel chacun peut s’inscrire directement pour devenir bénévole pendant une semaine dans une famille montagnarde, a encore facilité les démarches.

Mais cette année, Covid oblige, le projet a rencontré un succès phénoménal: «On cherche environ mille bénévoles chaque année pour aider une centaine de familles paysannes. On remplit parfois à 65%. Cet été, on a atteint près de 90%, soit 962 bénévoles! Un coup de main princi­palement helvétique, puisque les ­habituels volontaires (30%) en provenance des pays limitrophes n’ont pas pu venir à cause de la situation sanitaire», confirme Jessica Pillet, chargée du projet Caritas-Montagnards.

Le profil des bénévoles? Citadins en quête de nature, étudiants en pause estivale, employés de bureau en mal de grand air ou dynamiques retraités du monde agricole, les candidats sont aussi divers que les motivations: ­«Aider, travailler à l’extérieur, parfois trouver un nouvel élan dans sa vie. Dans tous les cas, on atteint 90% de satisfaction de part et d’autre! Au niveau humain, c’est une expérience forte qui se joue», poursuit Jessica Pillet, qui espère que ce bel élan ne retombe pas l’année prochaine. «C’est essentiel pour la survie des paysans de montagne. C’est notre patrimoine, notre culture.»

Infos sur www.montagnards.ch

 

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