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Reportage

Profession: passeur de nature

Nouveaux gardiens du paysage, les rangers ont la tâche ardue. Parce que randonneurs et touristes ne cessent d’augmenter, faisant pression sur une faune et une flore déjà menacées.

Texte Patricia Brambilla et Alain Portner
Photos Fred Merz/Lundi 13
Alain Tschanz

Originaire de La Brévine, Alain Tschanz veille sur le Creux-du-Van depuis cinq ans.

Attablé à la métairie de la Grand’Vy, il est prêt pour une nouvelle journée de patrouille. Le profil aquilin et les yeux rieurs, il avale un dernier café avant de se mettre en route. À pied, avec son sac à dos, jumelles autour du cou et son immense bâton, lui le berger du paysage. Alain Tschanz, forestier-bûcheron dans une autre vie, est l’un des premiers rangers romands, rattaché au Service de la faune, des forêts et de la nature du canton de Neuchâtel. Depuis cinq ans, il veille sur le Creux-du-Van et les gorges de l’Areuse, classés réserve naturelle en 1876 déjà et district franc fédéral depuis 1971. Une superficie de 15,5 km2, «un grand mouchoir de poche», comme il dit. Qu’il arpente presque tous les jours de la semaine. «Mon job, c’est de sensibiliser. On a de la chance d’avoir ce joyau naturel, ce concentré de beauté, qui mérite d’être protégé. Quand on ­explique les règles à  respecter, les gens comprennent. J’essaie d’être ferme et sympathique. L’humour, ça aide.»

Mais il faut bien le dire, le Creux-du-Van est devenu un «hot spot», surexposé, qui voit se déverser chaque jour des cargaisons de randonneurs, curieux, cyclistes, campeurs sauvages et autres aficionados de la prise de vue: 3000 à 4000 visiteurs par jour en été, et quelque 150 000 personnes par année, qui viennent de partout, Suisse alémanique, France voisine, Allemagne...

Rester zen face au tourisme de masse

Sûr que la pression sur l’environnement est toujours plus grande, avec un taux de fréquentation exponentiel, boosté encore par le récent confinement. «Le tourisme de masse, c’est le plus gros dérangement. Il y a du monde tout le temps, jour et nuit, et pas que le week-end. C’est presque un parc d’attractions, avec musique et fusées le 1er Août!», relève Alain Tschanz, qui doit souvent intercepter les drones, ­dérangeants pour l’avifaune, et parfois réveiller des campeurs pour leur ­demander de plier la tente. Au risque de se faire rabrouer… «J’essaie de rester zen, de me conditionner. J’ai appris la gestion de conflit. Si l’on est sanguin, on ne doit pas faire ce métier.»

Creux du Van

Des troupeaux de semelles

Sur le sentier qui mène aux falaises, il s’arrête pour ramasser une tong abandonnée, puis une deuxième un peu plus loin, lève la tête en entendant le vrombissement d’un petit avion, «qui vole trop bas sans respect pour la tranquillité des animaux», avant d’intercepter un cycliste. «Le vélo est interdit ici, c’est un sentier pédestre.» «Vous êtes de la police?», s’emporte l’autre, sans trop ­attendre. Alain Tschanz repart avec son bâton, qui l’aide à dérouler le fil de ses pensées. À porter sur cette nature qu’il aime passionnément «un regard global, holistique», à faire la part des choses entre les intérêts des uns et des autres, gardes forestiers, chasseurs, gardes-faune ou simples marcheurs. Il s’arrête sur un premier surplomb rocheux, sort les jumelles, observe la falaise du Soliat juste en face. «Ce n’est que 10 heures et il y a déjà du monde.»
La vue est saisissante au-delà du cirque et des falaises de calcaire. Sur la plateforme de la Carafe, une trentaine de personnes s’attroupent déjà, tandis que le ranger se dirige droit sur les restes d’un feu de camp. Interdit bien sûr. Il enlève le bois brûlé, éparpille les cendres à mains nues. Efface toute trace du brasier pour éviter les récidives. «Chaque jour, j’en démonte deux ou trois. J’arrive souvent trop tard, c’est difficile de les prendre sur le fait.»

Le chemin court sur toute la longueur du cirque rocheux, escorté par un mur de pierres sèches sur plus d’un kilomètre, qui assure la sécurité du bétail tout en servant de corridor à la petite faune. Avec ses dolines et ses lapiaz, le paysage sur le haut plateau du Creux-du-Van est juste grandiose. Un lieu à part. «Je suis sensible à la beauté des choses, je vois que le site se dégrade rapidement. Les gens vont partout, veulent faire des selfies avec les bouquetins, se mettre en scène dans le paysage. J’essaie de canaliser, de rappeler qu’il y a des zones interdites par respect pour la faune et la flore.» Certains passages en lisière du cirque ont d’ailleurs été fermés par une corde et une affichette signalant un espace de végétation protégée. «On trouve ici des fleurs emblématiques et ­patrimoniales comme l’aster des Alpes ou la dryade à huit pétales», précise Alain Tschanz en ramassant une affiche arrachée. «J’ai déjà dû en remplacer une vingtaine et refaire des nœuds aux cordes qui ont été coupées. Mais je n’ai pas envie de me décourager ni de baisser les bras.» Il sort une nouvelle affichette plastifiée de son sac et la refixe solidement.

La part du colibri

Faudrait-il fermer les accès routiers, qui permettent de monter jusque-là sans effort? En faire un sanctuaire, un musée à ciel ouvert? «Ce n’est pas à moi de décider. Et puis, il faut tenir compte de l’aspect touristique…» Un nouveau plan d’affectation, prévoyant notamment un sentier circulaire balisé, a été mis à l’enquête en 2018. Il a soulevé près de trois cents oppositions, il n’en reste plus qu’une aujourd’hui. Pour l’instant, la situation est donc ­délicate, contraignant le ranger à une étroite marge de manœuvre entre la réserve naturelle qui ­s’arrête en haut des falaises et les pâturages privés.

La tâche est ardue et, même si la vocation est intacte, l’homme s’interroge. S’inquiète pour l’avenir. Comment sera le site dans vingt ou trente ans? Devra-t-on payer une entrée? Est-ce qu’il y aura des quotas de visiteurs? «Le droit à la nature devrait perdurer. Mais je me sens parfois petit sur ce territoire... On compte quelque deux cents rangers pour toute la Suisse, avec peu de postes à plein temps. Je pense que c’est un job d’avenir. Les gens consomment de plus en plus de nature, on ne peut pas l’interdire, mais il faut l’accompagner.»

Pour la énième fois, Alain Tschanz rappelle à des gens de tenir leur chien en laisse, s’arrête pour répondre aux questions d’une touriste étudiante en biologie, s’attarde pour bavarder avec des amoureux du lieu. Avant de rentrer, il se baisse encore pour ramasser mégots, plastiques et bouteilles en pet, abandonnés à deux pas du cirque. «Le ranger est aussi un éboueur», dit-il en enfilant un gant en latex pour charger les déchets dans son sac à dos. Il sourit malgré tout. Heureux de travailler en plein air. «Un ranger, c’est un pont entre l’homme et la biodiversité, c’est un passeur de nature. En toute humilité. Je fais ma part, la part du colibri.»

«Ce qui m’importe, c’est la mise en valeur de ces milieux naturels»

Gerard Andrey

Gérard Andrey, 58 ans, surveillant des réserves naturelles de la rive sud du lac de Neuchâtel, principalement de la Grande Cariçaie

«Les gens croient que nous observons les ­libellules et comptons les moustiques, mais ça, c’est le job des biologistes. Avec ma collègue Katrin Maegli, nous avons surtout pour mission de faire respecter les réglementations et donc l’ordre dans les réserves. Nous faisons aussi tout un travail d’information, de sensibilisation et d’éducation auprès des visiteurs. Ce qui m’importe vraiment, c’est la mise en valeur de ces milieux naturels. Car c’est en les aimant et en les préservant que l’on pourra les transmettre intacts à nos enfants et petits-enfants. Je suis en poste depuis 2014. Avant, j’étais garde-faune.
Ce que j’aime dans mon métier d’aujourd’hui, ce sont les contacts, les échanges. Après, nous avons une tâche de surveillance et de répression bien sûr, mais nous ne dénonçons jamais de gaieté de cœur. Quand nous constatons une infraction, nous dressons un procès-verbal et ce sont ensuite les autorités compétentes – le ministère public fribourgeois ou les préfectures vaudoises concernées – qui statuent sur le cas et fixent le montant de l’amende.

Le territoire que nous couvrons fait 4000 hectares. Nous patrouillons à pied, en voiture, à vélo et en bateau. Nos interventions se concentrent principalement sur les personnes qui ne respectent pas la signalisation routière et sur les amateurs de paddle qui pénètrent dans les zones signalées par des bouées jaunes et donc interdites à la navigation. Autrement, il y a les drones, le camping sauvage, les pique-niqueurs qui abandonnent leurs déchets… Il y a toujours plus d’infractions parce qu’il y a toujours plus de monde aussi. D’une soixantaine de dénonciations à mes débuts, nous sommes passés à plus de 100 en 2019. Et cette année, avec la crise du Covid-19, ça a été l’explosion! Le nombre de dénonciations a déjà plus que doublé, alors que nous ne sommes pas encore à la fin de l’année. Il aurait même triplé si nous n’avions pas suspendu notre travail de ­répression entre le 20 mars et le 13 mai pour ne faire pratiquement plus que de la prévention. Même si on essaie de faire preuve de tact et de psychologie, il arrive que des situations dégénèrent, que des gens nous insultent, nous crachent dessus. Ce type de violence est d’ailleurs en recrudescence. Quant aux agressions physiques, je ne les compte heureusement que sur les doigts d’une main.»

«Je fais de la sensibilisation à la nature plus que de la réprimande»

Natacha Durussel

Natacha Durussel, 42 ans, Lully (FR)

«Je suis infirmière à domicile à temps partiel, avec deux enfants, mais j’ai eu envie d’apprendre de nouvelles choses dans un domaine différent, en lien avec la nature. J’ai entendu parler de la formation de ranger, avec plusieurs modules en gestion de projet, tourisme, environnement... Ça m’a tout de suite séduite! Pour valider ma candidature, j’ai dû passer trois mois en milieu vert: travail dans les champs, bénévolat pour Pro Natura… Quand j’ai terminé la formation en 2019, je savais qu’il n’y avait pas vraiment de job à la clé, que c’était à nous de démarcher, mais j’ai toujours été persuadée que ça allait s’ouvrir.

Depuis l’année passée, j’ai un mandat en collaboration avec le Parc naturel régional Gruyère Pays-d’Enhaut, soit une douzaine de demi-journées que l’on se répartit à trois personnes, surtout le week-end et les jours fériés. La vallée du Gros-Mont est une région connue: les vélos traversent jusqu’aux Ciernes-Picat et le parking est souvent plein. Avant les mesures de gestion de la mobilité, les gens se parquaient où ils pouvaient, ce qui gênait le passage des agriculteurs.

Quand on entre dans la vallée du Gros- Mont, c’est une zone de district franc, qui s’entrecoupe plus haut, sur le plateau, avec la réserve Pro Natura et des objets, comme les marais et les pâturages secs, qui sont inscrits à l’Inventaire fédéral du paysage. Il y a des règles à respecter que les gens ne connaissent pas toujours… Mon rôle est de les expliquer. Dans le district franc, les chiens doivent être tenus en laisse, camper est interdit, de même les camping-cars ne sont pas autorisés, même si la limite n’est pas marquée au sol… La réglementation est plus stricte dans la réserve. C’est souvent la méconnaissance qui entraîne des comportements inadéquats. On voit aussi de plus en plus de gens qui dorment sur place pour photographier les bouquetins. Mais respecter les animaux, leur habitat, c’est garder la distance et faire silence, même si ce n’est pas toujours spécifié.

Mon but est d’inviter les gens à prendre conscience que c’est une région extraordinaire, de par la faune et la flore. Je fais de la sensibilisation à la nature plus que de la ­réprimande. Quand j’interviens, les gens ­réagissent plutôt bien. Ça ne sert à rien de s’énerver, j’essaie plutôt de négocier. Et au besoin, j’ai le soutien du garde-faune, qui s’occupe de la circonscription. Sauf qu’il n’y a pas tellement de réseau dans le coin...»

Avis d'expert

«Nous sommes des médiateurs entre l’homme et la nature»

Alain Chambovey, coordinateur Suisse romande de l’association Swiss Rangers et instructeur au Centre forestier de formation (CEFOR) à Lyss (BE)

Le métier de ranger n’existe que depuis une douzaine d’années en Suisse. Pourquoi cette profession a-t-elle vu le jour dans notre pays?

Pour deux raisons principales. La première, c’est que la population est en croissance constante et que la pression sur la nature a augmenté. La seconde, c’est que la compréhension de la nature en général tend à diminuer au sein de cette même population.

 

Cela signifie-t-il qu’il y a davantage d’incivilités aujourd’hui qu’hier?

Je ne formulerais pas les choses ainsi. Les temps ont simplement changé. Il y a davantage de mobilité qu’avant, les gens sont plus stressés aussi. Et nombre d’entre eux, comme je l’ai dit, ne savent malheureusement plus comment se comporter dans la nature et ne respectent donc pas toujours les interdictions en vigueur en matière de circulation, de randonnée, de baignade, etc. En fait, 80% des gens avec qui nous entrons en contact n’ont pas conscience qu’ils commettent une ­infraction.

 

La nature est aussi devenue un véritable terrain de jeu pour les vététistes, les pilotes de drone, les amateurs de paddle en été et de raquettes en hiver...

Oui, l’offre de loisirs en plein air a explosé ces dernières années. Le ranger doit évidemment composer avec ces nouveautés. Nous essayons toujours de résoudre en amont les problèmes que ces activités peuvent poser en discutant directement avec les différents acteurs concernés.

 

Le ranger a un rôle de gendarme, de sensibilisateur, de médiateur… Les missions qu’il remplit nécessitent donc doigté et autorité.

Le ranger doit être capable de s’adapter à toutes les situations et surtout faire preuve d’empathie. En tant que rangers, nous ne sommes pas seulement des amoureux de la nature, mais aussi des amis des gens.

 

Avec la crise du Covid-19, les rangers ont encore été davantage au front que d’habitude, non?

Oui, cette période a été très intense. Nous avons eu entre trois et cinq fois plus de visiteurs que d’habitude. Et ces derniers étaient particulièrement sous pression en raison des circonstances. Les violations ont augmenté, mais nous avons pu aussi multiplier les contacts et sensibiliser ainsi beaucoup plus de monde aux questions liées à la préservation des milieux
naturels.

Au final, quelle différence y a-t-il entre un ranger, un garde-faune et un garde forestier?

Il faut d’abord préciser que nous sommes en contact étroit les uns avec les autres. Le garde forestier se concentre  principalement sur la sylviculture et l’infrastructure forestière. Le garde-faune se focalise sur les animaux et la chasse. Nous, nous sommes plutôt des médiateurs entre l’homme et la nature.

 

Est-ce qu’on peut dire aussi que le ranger est le policier de l’environnement?

Nous sommes des professionnels au service d’employeurs privés ou publics. Et ce sont eux qui établissent notre cahier des charges, qui peut parfois comprendre des tâches de police.

 

La formation de ranger se déroule sur une année, à raison de trente-sept jours de cours. En quoi consiste-t-elle?

La formation théorique et pratique est axée sur trois modules: connaissance de base en écologie, communication et planification de projets; éducation à l’environnement, tourisme et durabilité; et enfin protection de la nature et surveillance.  

Dix règles de savoir-vivre

 

1. Les restrictions et interdictions, y compris en matière de parcage et de circulation, tu observeras.

 

2. Les biotopes protégés et les zones de tranquillité et de protection de la faune, tu éviteras.

 

3. Sur les sentiers et chemins balisés, tu resteras.

 

4. Les fleurs, plutôt que les cueillir, tu les photographieras.

 

5. Petits fruits et champignons, avec modération et en respectant les jours d’interdiction, tu ramasseras.

 

6. Ton chien en laisse, en particulier en forêt, tu tiendras.

 

7. Pour faire un feu, les grils et foyers existants, tu utiliseras.

 

8. Avant de camper, l’autorisation, tu demanderas.

 

9. Tes déchets, avec toi tu emporteras.

 

10. Les transports publics, tu privilégieras.

 

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