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Reportage

L’aventurier du ciel à zéro carbone

Avec SolarStratos, l’éco-explorateur Raphaël Domjan prépare un nouveau record: toucher la stratosphère en avion solaire. Pour la défense des énergies renouvelables et la beauté du geste.

Texte Patricia Brambilla
Photos Fred Merz/Lundi13
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Devant le prototype de SolarStratos parqué dans son hangar de Payerne, Raphaël Domjan rêve d’être le premier à effectuer ce qu’il appelle «le vol d’Icare». Mais sans se brûler les ailes évidemment.

Le 25 août dernier, il réalisait le premier saut en chute libre solaire. Un exploit largement relayé dans la presse internationale. Mais en ce
jour d’automne, Raphaël Domjan est cloué au sol, dans son hangar de Payerne (VD). Pas de quoi lui saper le moral pour autant. L’éco-explorateur neuchâtelois, 48 ans, carbure à l’enthousiasme et à l’optimisme blindé. «J’ai toujours la même flamme! Mon ­objectif principal est de faire rêver les jeunes. De leur montrer que l’on peut continuer à faire des activités de plein air sans les énergies fossiles», lance-t-il, regard bleu acier et sourire franc.

Dans le hangar, aucun doute, le rêve aérien occupe tout l’espace. Une immense aile d’avion sert de table de travail, tandis que, dans le coin lounge, trône la petite fusée de Tintin. Un simulateur de vol, un établi, une dizaine de ventilateurs et surtout, emballé dans sa housse, le prototype à plusieurs millions: SolarStratos, l’avion solaire, magnifiquement fuselé, blanc nuage, avec ses ailes d’albatros, immenses, couvertes de panneaux  photovoltaïques. Une envergure de 24,8 mètres pour une longueur de 8,5 mètres. Fragile comme un souffle de haute technologie, plus léger qu’un planeur.

«Il est complètement nouveau, il n’existe que deux avions solaires biplaces au monde. Ses modules solaires ont été développés par le CSEM à Neuchâtel», explique Raphaël Domjan, avant d’enchaîner: «En Suisse, on est vraiment les pionniers de l’aventure ­solaire. Les premiers panneaux thermiques ont été mis au point ici dans les années 1970-1980. Aujourd’hui, on préfère le photovoltaïque, parce que c’est beaucoup moins cher. C’est une énergie totalement silencieuse, sans CO2 et c’est l’énergie la plus disponible sur terre.»

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La cabine de l’avion n’est pas pressurisée. Raphaël Domjan devra donc porter une combinaison spatiale.

Pour faire voler l’engin, toute une équipe est nécessaire, dont un ingénieur, un pilote, un mécano et Raphaël Domjan, qui s’entraîne aussi à tenir les commandes. Depuis son premier vol en 2017, l’aéronef enchaîne les tests réussis, plafonnés à 2000 mètres d’altitude pour l’instant. Mais l’objectif est ailleurs: atteindre la stratosphère, où le rayonnement solaire est constant et où les basses températures (-60 °C) permettent un meilleur fonctionnement des panneaux photovoltaïques. «On aimerait être les premiers à faire le vol d’Icare, mais sans se brûler les ailes», sourit l’aventurier.

Autrement dit, monter à quelque 25 000 mètres d’altitude, voir la courbure de la Terre et pulvériser le record de 9200 mètres, détenu pour l’heure par Bertrand Piccard. Mais entre les deux hommes, pas de concurrence, «on s’invite mutuellement, on s’entraide et il m’a toujours soutenu». Disons que leurs projets ne suivent pas les mêmes axes: Solar Impulse a choisi l’horizontalité avec le tour du monde, tandis que SolarStratos vise la verticalité. «Mais on est les deux dans l’écologie expérimentale, avec un intérêt commun: protéger le climat en limitant les gaz à effet de serre.»

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Même si les vols d’essai de cet hiver semblent compromis en raison de la crise sanitaire, Raphaël Domjan poursuit son entraînement.

Sûr que l’aventure spatiale est inscrite dans l’ADN de Raphaël Domjan. Mais celui qui rêvait de devenir astronaute a d’abord vécu mille vies, slalomé entre une formation de mécanicien, une activité d’ambulancier et fondé avec son frère le premier site d’hébergement web alimenté au solaire. «Je suis un grand ­rêveur et un touche-à-tout. Mon grand-père nous racontait les histoires de Jules Verne, de Cousteau. Il m’emmenait faire de la montagne. Je crois que j’en suis toujours là, je n’ai pas grandi.» Pionnier dans l’âme, insatiable découvreur, l’engagement écologique est arrivé en cours de route. «Quand j’ai pris conscience, en 2004, de la totale disparition d’un glacier en Islande, ça a été un choc. Avant, je n’étais pas du tout écolo.»

À partir de là, l’énergie d’Hélios ne l’a plus quitté: en 2010, il s’embarque pour un tour du monde de deux ans à bord de Planet Solar, un catamaran propulsé au photovoltaïque. Un pari réussi qui a débouché sur un autre défi. «En pleine traversée, seul sous l’immensité de la Voie lactée, j’avais la tête dans les étoiles et j’ai eu le fantasme de me lancer dans un vol solaire.»

SolarStratos est ainsi né, quelque part au milieu du Pacifique. Un rêve un peu fou, mais assumé et même revendiqué. «Il y a un côté inutile dans notre aventure, mais l’inutile est nécessaire. On veut montrer aux jeunes qu’il y a un avenir possible. L’avion solaire ne remplacera pas la flotte à kérosène pour les transports de masse. Mais plusieurs technologies ­basées sur les énergies renouvelables vont émerger ces prochaines années, comme l’avion à hydrogène.»

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Un tableau de bord hi-tech pour ce prototype d'avion solaire.

Si les vols d’essai ont été possibles pendant l’été, la situation actuelle de crise sanitaire rend tout plus compliqué. Les repérages sur la côte Ouest, où aura lieu la tentative de record, n’ont pas pu être faits. De même la campagne de vols de cet hiver semble compromise, le pilote d’essai étant actuellement bloqué aux USA. Mais le futur stratonaute continue son entraînement, qui consiste pour l’heure à rester en forme et… perdre du poids. «Chaque kilo coûte de l’énergie! Je ne vais pas faire comme le pilote Stephen Ptacek, qui a cessé de manger pendant six mois pour être le plus léger possible au moment de traverser la Manche en avion solaire en 1981… Mais j’aimerais perdre dix kilos.»

Au programme donc, rester fit et apprivoiser la combinaison spatiale. Comme la cabine de l’avion n’est pas pressurisée, c’est la combinaison qui doit l’être. Conçue par l’entreprise russe Zvezda, celle-là même qui a habillé les cosmonautes Youri Gagarine et Alexeï Leonov, elle repose comme une relique dans une grande malle verte. À l’abri des regards. Et demande une certaine dextérité pour être enfilée: 20 kilos de laçage, scratches, fermetures éclair, sangles et tuyaux pour assurer un chauffage dans les extrémités et dans le dos. «On y est comme dans une chambre à air. Ce n’est pas hyper-confortable, mais ça permet de rester en vie!», sourit Raphaël Domjan qui ne l’a testée pour l’heure qu’en caisson, mais pas encore en vol.

Il est confiant. Attend son heure. Il a le calme pétillant de ceux qui savent qu’ils atteindront leur but. À l’instar de la prise d’air située sous l’hélice, qui sert à refroidir le moteur: un tube moulé en forme de sourire, comme il l’a voulu, au moment de designer la carlingue. «Je fais de l’écologie optimiste. Il ne faut pas seulement alarmer, mais avancer des solutions et faire rêver.» 

 

A visiter

La science en jeu

L’énergie sera au cœur de trois expositions de la toute nouvelle Cité des sciences Explorit, à Yverdon-les-Bains (l’ouverture est pour l’heure toujours prévue pour la fin de l’année 2020, sous réserve de modifications
en raison de la situation ­sanitaire). Un lieu qui fera la part belle à la science interactive et ­ludique. À découvrir Smart City, la conquête spatiale et «Xplorers les Éco-Aventures», qui présentera le parcours de Raphaël Domjan, de ses exploits nautiques à son dernier projet SolarStratos. Une façon de mieux faire connaître les énergies renouvelables et leurs utilisations possibles. 

A savoir

La Suisse, pionnière de l’énergie solaire

Il y a un lien entre la Suisse et le cosmos. Comme si la petitesse du territoire faisait rêver plus fort aux étoiles. Avec une recherche académique de pointe, la technologie helvétique est non seulement partout dans l’espace, mais aussi pionnière en matière d’énergie solaire. Du voile d’aluminium sur Apollo 11 au télescope spatial Cheops, lancé en 2019, plus de soixante instruments sortis des labos suisses ont participé à une cinquantaine de missions spatiales. Sans ­oublier les petits Helvètes qui ont vu grand, comme l’aéronaute Auguste Piccard réussissant le premier vol stratosphérique en 1931 ou l’astronaute Claude Nicollier, qui a participé à plusieurs missions spatiales entre 1992 et 1999.

Quant à l’énergie solaire, on compte aussi plusieurs Suisses parmi les pionniers. Si l’invention de la cellule solaire date de 1839, il faut attendre près d’un siècle pour qu’elle soit commercialisée et devienne la clé de quelques exploits.

En 1985: la première course au monde de véhicules solaires, le Tour de Sol, est organisée en Suisse.

En 1987: le Genevois Pierre Scholl réussit une étape du Paris-Dakar soit 1000 km avec sa voiture Proto-solaire.

En 2007: le médecin bâlois Martin Vosseler réussit la première traversée de l’Atlantique à bord de Sun21, un ­catamaran solaire.

En 2008: Louis Palmer, électricien ­lucernois, parvient à boucler un tour du monde avec son Solartaxi à trois roues.

En 2012: Raphaël Domjan réalise le premier tour du monde nautique avec son catamaran PlanetSolar.

En 2016: l’aventure prend des ailes avec Bertrand Piccard, qui a bouclé le premier tour du monde aérien, avec escale, à bord de Solar Impulse.

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