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Égyptologie

Les tribulations d’une momie 

C’est l’histoire de la dépouille oubliée de l’Égyptienne Ta-sherit-en-Imen, vieille d’approximativement 3000 ans. Trimballée entre différents propriétaires, elle a fini par atterrir chez Valentin Boissonnas, professeur à la Haute École Arc de Neuchâtel, et ses élèves en conservation-restauration.

Texte Alain Portner
Photos Patrice Schreyer, Guillaume Perret
Les travaux d’analyses et de restauration de la momie débuteront l’an prochain et s’étaleront sur trois ans.

Une momie sous la loupe des chercheurs.

L’ascenseur plonge dans les entrailles de la Haute École Arc de Neuchâtel. Au niveau -2, la cabine s’ouvre sur un long couloir gris et froid qu’éclaire d’une lumière blafarde une rangée de tubes néon. Le professeur ­Valentin Boissonnas s’arrête devant une porte métallique. La clé tourne sans bruit dans la serrure. Il presse sur un interrupteur. La pièce climatisée s’illumine.

«Voilà la momie, voilà Ta-sherit-en-Imen!» Notre guide s’écarte pour nous laisser voir le sarcophage endormi, qui gît à l’intérieur d’une grande boîte en bois au couvercle de verre. Juste à côté d’une vieille moto et d’un vase rococo. Ses yeux, ourlés d’un trait de khôl, attirent tout de suite le ­regard, éclipsant un court instant le piteux état de ce cercueil en cartonnage vieux de près de 3000 ans, qui a perdu de sa superbe et de ses couleurs au fil du temps et des
déménagements.

Valentin Boissonnas, professeur à la Haute École Arc, prend grand soin de Ta-sherit-en-Imen.

Valentin Boissonnas, professeur à la Haute École Arc, prend grand soin de Ta-sherit-en-Imen.

1 La fille du dieu Amon

Grâce aux inscriptions figurant sur le sarcophage et à une datation au carbone 14 effectuée sur un fragment de tissu il y a une quinzaine d’années de cela, on sait déjà que la momie date de 800 à 520 avant Jésus-Christ, qu’elle est de sexe féminin et qu’elle s’appelle Ta-sherit-en-Imen, soit la fille du dieu Amon. «C’est un nom peu fréquent, il est possible qu’elle ait été employée dans un temple mais ce n’est qu’une hypothèse», avance prudemment le professeur Boissonnas. En tous les cas, ça devait être une personne d’un rang social élevé comme l’indique son visage rehaussé à la feuille d’or. Et le style des décorations de son cercueil – typique du site de Akhmîm – laisse supposer qu’elle ­vivait dans les environs de Thèbes, capitale de l’ancienne Égypte.

2 Le collectionneur Zanoli

Victime probable de pilleurs de tombes – une activité courante et lucrative en Égypte au XIXe siècle –, Ta-sherit-en-Imen s’est retrouvée sur un marché au Caire. C’est là sans doute que Zaccharia Zanoli, propriétaire d’hôtels en Italie et ami de Garibaldi, l’a acquise en 1887 contre quelques livres égyptiennes.

Il ramène cet encombrant «souvenir» à Brissago (TI) où il rejoint sa collection personnelle. Quelques années plus tard, taraudé par la curiosité, cet Italien découpe le sarcophage pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. «Cela se serait passé au début du XXe siècle dans le jardin de sa villa, en présence d’un public et d’un reporter», précise notre guide.

3 Les pieds égarés

En 1912, Zaccharia Zanoli fait don à la commune de Brissago de toutes les curiosités acquises durant ses voyages avec l’intention de créer un musée. La momie y sera exposée jusqu’à sa fermeture. Remisée ensuite dans un dépôt de fortune (c’est peut-être durant ce déménagement que ses pieds se sont cassés et ont disparu...), elle finira par être oubliée par le public… Jusqu’à ce que la municipalité tessinoise la redécouvre et demande à notre interlocuteur, qui a un atelier de restauration à Zurich, un devis pour lui redonner son lustre d’antan. Trop cher pour les finances de cette localité des bords du lac Majeur. Comme les musées suisses contactés refusent d’héberger cet objet archéologique en l’état, le professeur Boissonnas imagine le montage d’un projet de recherches avec la Haute École Arc de Neuchâtel…

4 Les experts entrent en scène

Ta-sherit-en-Imen repose provisoirement dans une réserve, à six pieds sous terre et à deux pas de la gare de Neuchâtel. En attente d’être étudiée sous toutes les coutures dans le cadre d’un projet interdisciplinaire qui démarre officiellement en 2021 et auquel seront associés des étudiants des cycles bachelor et master. L’idée est de faire parler la momie ainsi que son sarcophage avant de les restaurer et d’assurer leur conservation à long terme.

Plusieurs partenaires se partageront ce travail, principalement la HE-Arc de Neuchâtel, la Haute École des arts de Berne, le Musée d’histoire et d’ethnographie de Saint-Gall et l’Institut de médecine évolutive de l’Université de Zurich. Ensemble, ils tenteront de faire toute la lumière sur l’histoire de cette femme, qui a vécu à l’époque des pharaons. Comment? En analysant son cercueil en cartonnage, ses bandages, sa dépouille, les techniques d’embaumement utilisées… «Ces diverses approches donneront de précieuses indications sur son âge, son statut social ou encore son régime alimentaire, note notre guide. On saura également si elle a eu des
enfants et de quelles maladies elle a souffert.» Ces experts envisagent aussi de reconstituer son visage en 3D.

5 Le soutien des Égyptiens

Les travaux d’analyses et de restauration de la fille d’Amon s’étaleront sur trois ans environ. Les coûts, eux, avoisineront les 280 000 francs. «Nous avons reçu une participation importante de l’Office fédéral de la culture (OFC) qui a été sensible au fait que notre projet soit approuvé par l’Égypte via son Département des antiquités, relève avec satisfaction Valentin Boissonnas. Des échanges et formations continues en conservation-restauration sont d’ailleurs prévus dans les deux pays partenaires.» Avis aux fondations et donateurs potentiels, il reste à peu près 150 000 francs à trouver pour boucler le budget de ce projet de recherches!

6 L’ultime demeure

Une fois restaurée, Ta-sherit-en Imen ne retournera pas en Égypte. «Ce pays ne demandera pas sa restitution, car il a déjà une quantité pharaonique de momies fabuleuses à conserver», sourit notre interlocuteur. En revanche, avant de rejoindre sa future et peut-être dernière demeure – le Musée d’histoire et d’ethnographie de Saint-Gall –, elle fera un détour par Brissago où elle sera exposée temporairement dans la maison de commune qu’elle avait hantée précédemment.

7 La malédiction de la momie

Le professeur Boissonnas craint-il la fameuse malédiction des momies? Il rit. «Non, pas vraiment. Zaccharia Zanoli, son précédent propriétaire, a vécu une longue existence et il n’y a pas eu de cas de morts suspectes dans son entourage. Je pense que si elle pouvait s’exprimer, Ta-sherit-en-Imen dirait sa satisfaction de se voir si bien traitée. Nous allons lui redonner une seconde jeunesse et lui permettre ainsi de poursuivre son voyage éternel dans une dépouille restaurée.»

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