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Science

Phage, le retour

Longtemps oubliée, la phagothérapie – l’usage de virus pour combattre les bactéries – pourrait être une réponse à l’antibiorésistance. C’est ce qu’espère le pharmacien fribourgeois Christophe Aeby, président de l’association phageSuisse.

Texte Alain Portner
Photos iStock
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Le phage est un virus qui figure parmi les prédateurs naturels des bactéries.

Selon les chiffres publiés sur le site de l’Office fédéral de la Santé publique (OFSP), l’antibiorésistance coûte la vie à quelque 33'000 personnes par année dans l’Union européenne, dont 300 en Suisse. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) avertit que nous risquons de connaître – si rien n’est entrepris pour enrayer ce phénomène – « une ère post-antibiotique, dans laquelle les infections courantes pourront recommencer à tuer ».

Il existe peut-être une solution, une parade à ce fléau : la phagothérapie, soit l’utilisation de virus bactériophages pour lutter contre les bactéries multi-résistantes. Christophe Aeby y croit. Président de phageSuisse – une plateforme de sensibilisation de tous les intervenants, qui compte dans ses rangs des scientifiques, médecins et patients –, il se bat pour que ce mode de traitement renaisse de ses cendres. Tour de la question avec ce pharmacien fribourgeois convaincu et convaincant…

1 – Urgence sanitaire

Les bactéries multi-résistantes se multiplient. L’efficacité des antibiotiques décline. De plus en plus de personnes meurent d’infections. Si rien n’est fait, prévient la communauté scientifique, les maladies infectieuses d’origine bactérienne pourraient provoquer en 2050 davantage de décès (10 millions par an selon des calculs prévisionnels) que le cancer ! Le trop large – pour ne pas dire laxiste – usage des antibiotiques a conduit à l’apparition de super bactéries résistantes à ces médicaments. La lutte contre l’antibiorésistance est désormais une priorité de santé publique, une urgence sanitaire.

2 – Traitement oublié

L’ennemi de mon ennemi est mon ami. Les bactériophages sont des virus qui nous veulent du bien, puisqu’ils figurent parmi les prédateurs naturels des bactéries. C’est ce qu’on a découvert durant la Première Guerre mondiale, époque de la naissance et du développement de la phagothérapie. Développement freiné, puis stoppé avec l’avènement des antibiotiques plus simples à utiliser et davantage rentables. Chez nous, ce type de soins est ainsi passé aux oubliettes de l’histoire au début des années 60.

Aujourd’hui, le corps médical s’intéresse à nouveau à ce mode de traitement, car il pourrait être une alternative aux antibiotiques dans la lutte contre l’antibiorésistance. Plusieurs études ont déjà été menées ou sont en cours visant à déterminer son innocuité ainsi que son efficacité. La Suisse est impliquée activement dans ce processus. L’Hôpital universitaire Balgrist de Zurich teste actuellement des phages pour combattre les infections urinaires. Et le CHUV a participé à un large essai clinique en collaboration avec le Service français de santé des armées et l’Académie militaire royale de Belgique. Baptisée PhagoBurn, cette recherche a donné des résultats prometteurs et constitue, selon Christophe Aeby, une étape importante pour le retour de la phagothérapie dans nos cabinets et hôpitaux.

3 – Derrière le rideau de fer

Si l’on a abandonné petit à petit la phagothérapie en Europe de l’Ouest, elle a en revanche perduré dans les pays de l’ex-bloc de l’Est. Pourquoi ? Parce que le rideau de fer les a coupés de l’accès aux antibiotiques et qu’ils ont donc continué à utiliser cette technique pour combattre les infections bactériennes.

A Tbilissi, en Géorgie, l’Institut Georges Eliava possède une riche banque de phages et est à la pointe dans ce domaine. De nombreux Occidentaux vont s’y faire soigner en dernier recours, quand les traitements classiques ont échoué. Avec souvent des résultats spectaculaires à la clé. Parmi les cas relatés dans les médias, citons celui du Zougois Beat Koller, infecté pendant dix ans par la bactérie Pseudomonas aeruginosa, qui a guéri de sa rhinosinusite chronique avec complications en quelques jours seulement. Ou encore celui du Français Serge Fortuna qui, après avoir lutté presque quarante ans contre un staphylocoque doré, a réussi à sauver in extremis sa jambe grâce à un cocktail de phages.

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Les phages représentent un bon espoir dans la lutte contre l’antibiorésistance.

4 – Guerre propre

La phagothérapie, même si elle ne remplacera pas les antibiotiques, représente une intéressante alternative pour traiter des patients en impasse thérapeutique. D’autant que les phages, contrairement aux antibiotiques, ciblent toujours une espèce bactérienne spécifique et ne provoquent donc pas de dommages collatéraux. « La différence entre l’action des antibiotiques et des phages est comparable à celle d’une grenade et d’un sniper », image Christophe Aeby. Le virus tue le germe pathogène, sans abîmer notre flore intestinale. Quant aux effets secondaires que peuvent occasionner les phages, ils sont généralement moindres que ceux engendrés par les antibiotiques.

5 – Banque suisse

Chercheur au sein du Centre de recherche et d’innovation en sciences pharmaceutiques cliniques du CHUV et membre du comité scientifique de l’association phageSuisse, Grégory Resch monte actuellement une « phagothèque » regroupant des phages thérapeutiques qu’il puise dans la nature. Surtout là où grouillent les bactéries, c’est-à-dire dans les… eaux usées des stations d’épuration. Les échantillons sont filtrés, purifiés. Ensuite, les agents antiinfectieux, qui s’avèrent les plus létaux pour les bactéries multi-résistantes, sont identifiés par séquençage de génomes avant de rejoindre la déjà importante collection du Dr Resch.

6 – Pas disponible en pharmacie

Faute d’une production répondant aux normes des bonnes pratiques de la fabrication (BPF) et garantissant ainsi une sécurité maximale pour les patients (ce qui est le cas pour tout médicament), les agences nationales de surveillance des produits thérapeutiques d’Europe de l’Ouest (Swissmedic en Suisse) n’autorisent pour l’heure pas officiellement l’utilisation de phages chez l’homme. L’équipe du Dr Resch s’attèle donc également, en collaboration avec le Centre cellulaire du CHUV dirigé par le Dr Jean-François Brunet, à la mise en place d’une production de phages selon les BPF.

Et il ne faudra sans doute pas compter sur les grandes pharmas pour faire avancer le dossier, celles-ci jugeant le retour sur investissement pas assez intéressant. Notamment parce que les phages sont « non-brevetables », car issus de la nature. Bon, ces dernières pourraient tout de même être intéressées par le projet de l’Hôpital universitaire Balgrist de Zurich qui a l’intention de tester des phages modifiés génétiquement.

Christophe Aeby reste optimiste. « Cela prendra encore du temps avant que cette alternative aux antibiotiques soit validée et accessible en Suisse. J’espère qu’un usage routinier des bactériophages sera possible d’ici à 2040 au plus tard. » Sans doute alors sous deux formes distinctes : du sur-mesure et du prêt-à-porter, soit des préparations magistrales destinées à des thérapies ultra-personnalisées et des cocktails de phages commercialisables pour les infections sévères les plus courantes.

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