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Français

La rude querelle de l’orthographe

Le français «rectifié» entrera en vigueur dans les écoles dès 2023. Une nouvelle manière d’écrire qui fait déjà beaucoup… parler.

Texte Laurent Nicolet
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Aimez-vous les ognons ou préférez-vous les oignons? (Illustration: Sylvie Serprix).

«Mêlez-vous de vos ognons!» Tel est en substance le message adressé aux membres de la CIIP (Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin) par les opposants à la nouvelle orthographe. Eux bien sûr continueront d’écrire «oignons».

L’entrée en vigueur de ces «rectifications» est prévue dans les écoles pour 2023. En gros, les tirets disparaîtront dans les mots composés, soit bassecour au lieu de basse-cour, pingpong au lieu de ping-pong. Pareillement: platebande, extraterrestre, rondpoint. Les mêmes tirets en revanche deviendront systématiques entre les chiffres composés: vingt-et-un au lieu de vingt et un. 

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Finis les doubles «l» après un «e» muet: dentelière au lieu de dentellière, prunelier pour prunellier. Ou les doubles «l» dans les terminaisons en «olle»: corole au lieu de corolle, guibole pour guibolle, girole pour girolle. Avec des exceptions: une folle restera une folle, surtout si elle est molle et un peu pot de colle. Les suffixes verbaux en «otter» perdent un «t» dans la bagarre: mangeoter, greloter.

Au revoir les circonflexes: la boite au lieu de la boîte, la croute au lieu de la croûte, l’abime à la place de l’abîme. On écrira donc désormais, dans les écoles du moins: voute, maitre, ragout, piqure, huitre. Ou encore: non mais allo quoi.

Le tréma se déplace sur le «u»: aigüe au lieu de aiguë. Les finales en «illier» deviennent «iller». Et donc serpillère et quincailler au lieu de serpillière et quincaillier

Certains mots sont rectifiés par souci de cohérence ou de logique. C’est là que nous retrouvons nos ognons.

On l’a dit: tout le monde n’est pas d’accord avec cette nouvelle manière d’écrire. Passage en revue des arguments – irréconciliables – développés par le linguiste Jean-François de Pietro, membre du groupe de travail qui a concocté cette réforme, et l’écrivain et ancien enseignant Jean Romain, à l’origine d’une pétition contre la même réforme.

Réforme ou réformette?

Jean-François de Pietro: L’orthographe française entre 1650 et 1830 a connu une trentaine de réformes, certaines importantes, avec parfois jusqu’à un tiers du vocabulaire modifié. Des changements bien plus fondamentaux que ceux d’aujourd’hui, qui ne sont que des rectifications, des ajustements. Nous ne demandons à personne de changer son orthographe. Le seul changement se situe au niveau de l’enseignement: par souci de clarification et de simplification, on enseignera la nouvelle orthographe, au lieu des deux existantes.

Jean Romain: J’admets que ces changements s’avèrent modestes. Mais nous sommes devant un menu dégustation. Quand on aura accepté cela, il ne fait aucun doute que ceux que j’appelle les pédagogistes, des idéologues qui manipulent la CIIP, vont aller plus loin.

Si l’Académie le dit…

J.-F. de P.: Affirmer que nous changeons la langue est une erreur. L’orthographe n’est pas la langue. Beaucoup de langues d’ailleurs n’ont pas d’écriture. Ces ajustements ne font qu’entériner une décision de 1990, émise en France et avalisée par l’Académie française. On élimine ainsi un certain nombre d’incohérences.

J.R.: L’Académie française, à la suite des modifications orthographiques proposées sous le gouvernement Rocard, avait dit: oui on peut tolérer l’orthographe alternative. Au lieu d’événement, on peut écrire ­évènement plus proche de la façon dont on le prononce. Mais elle n’a ­jamais suggéré d’imposer cette ­nouvelle orthographe.

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Que va devenir Victor Hugo?

J.R.: On va enseigner la nouvelle orthographe aux élèves et en même temps on leur fera lire Victor Hugo, le maître de la langue française. Ils se diront, mais ce Victor Hugo fait plein de fautes. Bref, ce sera tout à fait déstabilisant pour les élèves.

J.-F. de P: On ne lit plus depuis longtemps les classiques avec l’orthographe de l’époque. Ces textes ont toujours été adaptés petit à petit. Et si un élève tombe sur un texte classique où il n’y a pas de traits d’union entre les chiffres, je ne crois pas que cela va nuire beaucoup à sa lecture. Encore une fois, il ne s’agit que d’ajustements normaux, auxquels procèdent d’ailleurs toutes les aires linguistiques, le monde germanophone et la Suisse alémanique récemment d’ailleurs.

Simplification ou complication?

J.R.: Certes, il existe des bizarreries, des choses curieuses, de l’illogisme dans l’orthographe française, personne ne le nie. Le problème c’est que vous allez vous retrouver avec des jeunes rédigeant par exemple des curriculums et des lettres de motivation en utilisant la nouvelle orthographe, et que l’employeur potentiel jugera truffés de fautes. En définitive, cela va compliquer la vie des élèves.

J.-F. de P.: Il n’est pas vrai que cela va compliquer la vie des élèves. Les formes rectifiées existent déjà, puisqu’un nombre non négligeable de documents sont aujourd’hui écrits avec la nouvelle orthographe. Pour les élèves et les enseignants c’est actuellement que la situation est difficile. Avec les rectifications, la situation sera plus claire. 

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Un coup de force idéologique?

J.R.: Au nom de quoi les conseillers d’État de la CIIP, qui sont des élus, peuvent dire qu’à partir de cette date butoir de 2023 dans les écoles on va inverser l’ordre dans l’enseignement de l’orthographe, que ce qui était optionnel devient obligatoire, et ce qui était obligatoire devient optionnel? C’est cela qui nous heurte, que cela soit fait de manière idéologique. ­Personne ne veut de cette nouvelle orthographe, je n’entends pas le peuple dire, il faut changer l’orthographe, je n’entends pas les élèves dire qu’il est scandaleux de mettre un circonflexe à huître.

J.-F. de P: Les ministres romands de l’éducation sont l’autorité compétente pour décider de ce qui est ­enseigné dans les écoles de Suisse ­romande. Ils le font en géographie, en histoire quand ils décident qu’on va enseigner ou non telle ou telle période, qu’on va enseigner l’évolutionnisme plutôt que le créationnisme. Ils le font sans arrêt. Des décisions bien plus importantes ont été prises par eux sans consultation populaire, par exemple la mixité à l’école, qui n’est pas si ancienne. 

La preuve par l’huître

J.R.: La langue écrite, comme la langue orale, est dépositaire de l’histoire. S’il y a un circonflexe sur huître ou sur croûte c’est parce qu’un «s» s’est perdu dans l’histoire, que l’on ­retrouve sous forme d’accent circonflexe, «s» qui s’est d’ailleurs conservé par exemple dans ostréiculture ou dans croustillant. Encore une fois, au nom de quoi la CIIP peut-elle exiger de supprimer cela?

J.-F. de P.: L’argument étymologique consistant à dire que nombre d’incohérences de l’orthographe française sont les traces de l’origine des mots n’est pas sans fondement. On peut en discuter. Nous avons en tout cas réfléchi à cette question. Toutes les orthographes balancent entre deux principes: reproduire la prononciation et marquer l’origine. Dans le cas du français, ce deuxième principe alourdit tellement le système que cela perd de sa pertinence. Sans compter qu’on retrouve dans l’orthographe ­actuelle un bon nombre d’erreurs, à l’exemple du nénuphar, qui devrait s’écrire avec un f si on respecte son origine… arabe et non grecque, qui lui valait le fameux «ph» dont la disparition a provoqué tant de vagues.

À l’usage ou à l’usure?

J.-F. de P.: On nous dit: c’est l’usage qui décide. C’est vrai pour le vocabulaire, mais pour l’orthographe, il n’est pas possible de simplement s’appuyer sur lui. En sanctionnant un élève qui ­écrivait avec la nouvelle orthographe, on ne laissait aucune chance à l’usage. Mieux vaut donc une gestion raisonnable: si on laissait simplement l’usage décider, il y aurait beaucoup plus de changements qui ne correspondent pas à des règles. Faudrait-il, par exemple, finir par enlever les «s» marquant le pluriel puisqu’un grand nombre de francophones les oublient?

J.R.: Il y a bien une évolution qui se fait au gré de la patine de l’usage et cela s’est toujours passé ainsi. Depuis les propositions de rectifications ­apparues en 1990, l’usage aurait eu le temps de les valider. Or, l’usage n’en veut pas, ou en tout cas, pas à cette ­vitesse. Tous les dictionnaires d’usage donnent en entrée l’orthographe traditionnelle et seulement entre ­parenthèses la nouvelle. Quand ils ­inverseront l’ordre des deux orthographes, on pourra considérer que ces modifications seront passées dans l’usage. Certes, la langue change, mais il faut lui donner du temps.

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