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Une maison pas comme les autres

Aimeriez-vous vivre dans un bunker de l’armée?

Erich Breitenmoser possède la plus grande construction défensive souterraine privée de Suisse. À eux seuls, ces couloirs sous la montagne mesurent huit kilomètres. Visite de cette forteresse de Furggels (SG).

Texte Rahel Schmucki
Photos Jorma Müller
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Erich Breitenmoser, 60 ans, aurait pu s’acheter un chalet à St-Moritz GR). Il a préféré un bunker à Furggels (SG).

À pas de géant, Erich Breitenmoser, 60 ans, marche dans le tunnel. Bien qu’il fasse 25 degrés à l’extérieur, il porte une doudoune, un pantalon long et une casquette, le tout en vert militaire. «Il fait toujours 10 degrés dans ma forteresse», déclare-t-il en actionnant quelques interrupteurs. L’air est froid et humide, des gouttes se forment sur les murs en pierre massifs de l’entrée. Après un court instant, une immense pièce se dessine derrière le couloir, dans laquelle sont garées plusieurs voitures et motos. Il y a une plaque tournante au sol pour que même les plus gros véhicules puissent faire demi-tour. Voilà le «garage» de la forteresse militaire de Furggels. Surplombant Pfäfers (SG), ce système de bunker est l’un des trois plus grands de Suisse, et le plus grand à appartenir à un propriétaire privé. Depuis un peu moins de trois ans, c’est la famille Breitenmoser de Widnau (SG) qui le possède.

Il y a vingt-trois ans, c’était l’un des sites les plus secrets de l’armée suisse. Si l’on pouvait voir l’entrée depuis la rue, personne n’avait l’autorisation de savoir ce qui se trouvait derrière. Après un ultime cours de répétition en 1998, les militaires ont abandonné le bunker et l’ont vendu à un particulier. Erich Breitenmoser est déjà le troisième propriétaire du lieu. Hors de question de révéler la somme qu’il a déboursée. «Je dirai juste que j’aurais pu m’acheter une belle maison de vacances à Saint-Moritz avec», dit-il en riant. Ce chiropracteur de formation s’est constitué un patrimoine dans l’immobilier et le conseil. Il possède également un centre de fitness, qui reste sa source principale de revenus. Pour lui, sa forteresse de Furggels est un hobby – mais un hobby coûteux au vu de sa facture d’électricité: pas moins de 2000 francs par mois! 

Un bunker pour sa fille

Erich Breitenmoser a vécu aux États-Unis pendant trente ans, où il a également rencontré sa femme et vu naître ses deux enfants. Ensemble, ils aimaient regarder des émissions télévisées sur les preppers, les survivalistes, qui se préparent à l’apocalypse, achètent un bunker et stockent de la nourriture et des boissons. «Ma fille raffolait de ces programmes», déclare Erich Breitenmoser. De retour en Suisse, il a entendu parler de ce bunker et n’a pas pu s’empêcher de passer à l’action. «Je l’ai aussi un peu acheté pour ma fille.»

En effet, le fort d’artillerie fait le bonheur d’Evana, 18 ans: «Je passe souvent du temps ici avec mes amis, on s’amuse beaucoup.» Chez Erich Breitenmoser, point de grandes déclarations comme «J’ai réalisé le plus grand rêve de ma vie», le propriétaire n’est pas un homme de mots, mais plutôt d’actes. Il passe donc plusieurs jours par semaine à rénover et à entretenir sa forteresse. 

À côté du grand garage souterrain se trouve l’appartement du gardien, constitué de six pièces pour 110 mètres carrés. Ici, la famille a aménagé des chambres, une cuisine et une salle de stockage pour y habiter quand elle effectue des travaux dans le bunker. «Mais c’est aussi un lieu de repli en cas d’urgence», admet Erich Breitenmoser. Lorsque le garde-manger est rempli, la nourriture suffit pour que la famille tienne plusieurs mois. «Avec le coronavirus, nous avons compris qu’un imprévu pouvait toujours arriver.» Pourtant, le propriétaire ne se considère toujours pas comme un prepper: «Ma préoccupation première est de préserver un morceau de l’histoire suisse.» Plusieurs fois par semaine, il vient donc ici avec sa famille et ses amis pour repeindre les murs, déshumidifier les pièces et faire visiter son bunker à des groupes, un grand tour qui peut prendre des heures. 

Construite pour les militaires suisses pendant la Seconde Guerre mondiale, la forteresse comprend 195 pièces réparties sur quelque 30 000 mètres carrés et reliées par environ huit kilomètres de passages souterrains et nombre d’escaliers. Le bunker a été construit pour que six cents soldats puissent survivre sous terre pendant environ six mois. Outre les dortoirs et les douches de la troupe, on trouve également un guichet postal, deux cantines et un hôpital. Erich Breitenmoser explique la structure du bunker sur un plan compliqué du site affiché au mur, puis il ouvre une armoire: des centaines de clés sont accrochées à l’intérieur, toutes soigneusement numérotées. «Une pour chaque pièce», précise-t-il. Heureusement, il a un passe-partout. 

Des lits faits au carré

Derrière le «garage», un couloir mène à l’étage inférieur, où la femme d’Erich Breitenmoser s’occupe de la peinture. «C’est un projet familial, tout le monde doit y mettre du sien», explique-t-il. C’est à cet étage que se situent les dortoirs. Cette partie du bunker ressemble à un musée: les meubles sont des pièces originales de l’armée, les lits sont faits. Et cela doit rester ainsi. «Je vais préserver une partie des pièces pour la postérité.» Pourtant, cette installation ne rappelle pas à Erich Breitenmoser les vieux souvenirs de ses journées à l’armée, car il n’a pas pu effectuer son service militaire à cause d’une douleur au dos. 

Le bunker en chiffres

  • 195 chambres
  • 541 lits
  • 30'000 mètres carrés d’espace utilisable hors couloirs 
  • 600 soldats pouvaient survivre pendant six mois
  • 1,8 réservoir pouvant contenir 1,8 million de litres d’eau, ainsi qu’une source.

De l’air chaud s’échappe d’une pièce près des dortoirs: il vient d’une équipe de courtiers en Bitcoin, à qui Erich Breitenmoser a loué un espace. «Ils ont découvert qu’il fait toujours bon et frais ici.» Ils peuvent ainsi économiser le coût de la climatisation et bien répartir la chaleur des serveurs dans les couloirs. Derrière l’ancien hôpital, un groupe de recherche de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) étudie la force gravitationnelle de la Terre, car à 70 mètres sous la surface de la Terre, les conditions sont idéales.

Dans ces vieilles pièces, Erich Breitenmoser devient un historien obsédé par les détails qui connaît les faits et les dates importants de chacune d’entre elles. «J’ai appris tout cela grâce à ce bunker», affirme-t-il. Il est particulièrement fier de la dernière partie de la visite: les canons qui sont toujours exposés dans le bunker. Avec quatre canons de 10,5 centimètres et quatre de 15 centimètres, Furggels s’imposait comme la forteresse la mieux armée de Suisse. «Bien sûr, il n’y a plus de munitions ici aujourd’hui, mais ils fonctionneraient toujours», assure Erich Breitenmoser. Il fallait dix hommes pour charger un seul canon. Les projectiles volaient autrefois à 24 kilomètres dans les airs. «Les fenêtres de Pfäfers ont tremblé pendant les exercices de tir.» 

Alimentation pour bunker

Le propriétaire tourne une dernière fois au coin d’un couloir pour faire face à une porte en fer. Il l’ouvre, en tirant un peu fort, et on se retrouve à l’extérieur. Bien camouflée derrière un filet de couleur militaire, il s’agit de l’une des sorties arrière. Un petit chemin forestier mène au village de St. Margrethenberg. Parmi les belles fermes et les prairies verdoyantes, rien ne laisse soupçonner l’existence de ces passages et de ces pièces bien cachés sous terre.

En savoir plus: www.SwissMountainFestung.ch (en allemand).

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