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Reportage

A la rencontre d’un chouette volatile

Longtemps persécutée, l’effraie des clochers est désormais un oiseau de bon augure, protégé dans la plupart des pays d’Europe. Le biologiste Alexandre Roulin et son équipe étudient de près ces oiseaux pacifiques et utiles pour les agriculteurs.

Texte Patricia Brambilla
Photos Christophe Chammartin
Alexandre Roulin, spécialiste mondial de l’effraie des clochers et biologiste à l’Université de Lausanne.

Alexandre Roulin, spécialiste mondial de l’effraie des clochers et biologiste à l’Université de Lausanne.

Un ciel bas, entre deux averses. Un immense champ de blé vert, quelques vaches au loin et les premières maisons de Bournens (VD). Une grange isolée en bois gris, sans fenêtre, comme une cabane de Hopper. C’est dans cet environnement calme et dégagé qu’a été placé le nichoir, sur la façade, à l’abri des rafales de pluie. Une grosse boîte fixée à trois mètres du sol. Les jeunes effraies sont là, blotties à l’abri des regards.

«On est en novembre, c’est tard dans la saison. Ces deux jeunes ne vont pas tarder à s’envoler. Les trois autres de la fratrie sont déjà partis», lance Alexandre Roulin, professeur de biologie à l’Université de Lausanne. Cette nichée est une deuxième ponte, les couples d’effraie se reproduisant au printemps et en automne. Tout un long processus: un mois d’incubation, deux mois de nourrissage et un mois de soin, pendant lequel les jeunes, véritables ados à plumet, quittent le nichoir et ne reviennent que de temps en temps dormir au bercail.

L’alliée des paysans

Spécialiste de l’effraie des clochers, qu’il étudie depuis plus de trente ans, Alexandre Roulin et son équipe ont posé plus de 400 nichoirs entre Morat et Lausanne, après négociation avec les agriculteurs. «Il faut l’autorisation des paysans. Mais en général, ils sont plutôt contents d’héberger un nichoir, l’effraie est un taupier bon marché !» rigole Alexandre Roulin. Et pour les ornithologues, c’est une efficace façon de les étudier et d’enrayer le déclin de cet oiseau qui, aujourd’hui en Suisse se porte bien, avec une population stable d’environ 3000 spécimens. «2021 a même été une excellente année, on a eu 200 pontes ! Avec le réchauffement climatique, les femelles nichent de plus en plus tôt et pondent souvent à fin février au lieu de fin mars.»

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Le biologiste escalade l’échelle pour effectuer le contrôle mensuel auprès des deux retardataires. Ouvre la boîte et en sort deux magnifiques spécimens, tête en bas, placides comme deux poupées chiffon. 400 grammes pièce, frère et sœur. Les effraies restent impassibles, avec leur faciès blanc en forme de cœur, l’une a les yeux mi-clos tandis que l’autre vous toise de ses deux intenses billes noires. La femelle possède un plumage moucheté de beige, perlé de gris, le mâle arbore un plastron blanc immaculé. «Les effraies ont une morphologie avec une forte diversité comme les humains. C’est un oiseau assez pacifique. Elles ne crient pas, restent calmes, c’est pour ça qu’on aime travailler avec elles», sourit Alexandre Roulin, en ouvrant sa mallette à outils.

Petite visite médicale

Il les pèse, mesure la longueur du bec, du tarse (os des pattes) et des ailes, dont la surface veloutée et la grande courbure lui permettent un vol parfaitement silencieux. Il vérifie encore la glande uropygienne, à la base du croupion, qui sécrète une huile de nettoyage et d’imperméabilité. Lors d’un examen complet, il prendrait encore un échantillon sanguin pour le suivi génétique, placerait peut-être un GPS pour étudier la manière dont chaque individu exploite son environnement. Ce jour-là, il tâte simplement leur abdomen: «Elles vont bien, mais elles ont l’estomac vide, on ne sent rien à l’intérieur.» Par contre, une petite tache rouge sur la serre prouve que la jeune effraie a récemment déchiqueté un rongeur. Les parents leur ramènent des proies, souris, campagnols des champs et autres musaraignes, que les jeunes doivent apprendre à dépecer ou avalent tout rond. Ils recrachent ensuite la pelote de réjection, composée des poils et des petits ossements indigestes.

Les deux effraies posent sans s’impatienter pour la photo, se donnent quelques petits coups de bec. Mais le plus souvent s’appuient l’une contre l’autre, têtes qui se touchent. Cet oiseau, contrairement aux autres rapaces, a un comportement social très prononcé. «Au sein des fratries, la concurrence y est souvent complétée par la négociation et il n’est pas rare de voir des oisillons partager la nourriture ou se gratouiller et se lisser mutuellement les plumes.»

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Alexandre Roulin n’en finit pas de s’étonner devant ce volatile cosmopolite, qui se retrouve sur tous les continents, à l’exception de l’Antarctique. Et même après une vie passée à l’observer, il continue de rêver à de possibles découvertes, toujours fasciné par cet oiseau qui se plaît à proximité des infrastructures humaines. «On a encore beaucoup de travail avec la génomique les relations de parenté entre les population présentes sur l’entier du globe. On sait par exemple qu’en Europe, elles se dispersent deux fois moins qu’en Amérique, où elles essaient sans doute d’échapper au froid des hivers rigoureux.» 

Quelques plumes duveteuses s’attardent encore sur leurs ailes, mais dans une dizaine de jours, les deux effraies seront loin. Elles auront pris leur envol, définitivement quitté le nid. Seront parties vers la France, l’Allemagne ou la lisière de Bournens, juste à côté. Comme tous les oiseaux nocturnes, elles conservent une part de mystère, mais n’ont pas toutes l’âme voyageuse.

 

 

Un livre à plumes

Dire qu’il les connaît bien est un euphémisme. Alexandre Roulin, biologiste, est un véritable expert de l’effraie des clochers, Tyto Alba, qu’il suit et étudie depuis 1986. De cette longue observation, il publie justement un ouvrage de référence «L’effraie des clochers», d’abord sorti aux presses universitaires de Cambridge et enfin traduit en français (Ed. Delachaux et Niestlé). Une vraie bible de 328 pages, qui s’appuie sur plus de 3600 articles scientifiques, et qui parcourt, entre autres, la biologie reproductive, les mœurs, le mode de prédation, l’architecture du sommeil et la démographie des Tytonidés dans le monde. Le tout dans un langage accessible et illustré par les aquarelles précises et flamboyantes de Laurent Willenegger. A feuilleter sans tarder.

Christine Mohr, psychologue et Alexandre Roulin, biologiste. Un duo de choc pour percer tous les mystères de l’effraie des clochers.

Christine Mohr, psychologue et Alexandre Roulin, biologiste. Un duo de choc pour percer tous les mystères de l’effraie des clochers.

Superstitions sous la loupe

La «dame blanche» est peut-être l’oiseau qui a suscité le plus de superstitions dans le monde entier. Avec son cri effrayant, son vol silencieux, son faciès fantomatique qui surgit dans la nuit, l’effraie commune traîne avec elle tout un lot de croyances et de lugubres présages. «Jusqu’au 20e siècle, en Occident, on croyait qu’elle amenait la mort et on la clouait sur les portes de grange et d’église pour chasser les mauvais esprits», relève Christine Mohr, professeur de psychologie à l’Université de Lausanne, qui mène justement une vaste étude sur les croyances irrationnelles liées au mythique volatile. L’enquête est en cours dans une cinquantaine de pays et quelque 20 000 questionnaires sont déjà revenus pour l’analyse, dont 1700 réponses de la Suisse. Il en ressort que les superstitions restent très fortes sur le continent africain, comme au Kenya, où l’on croit toujours que manger des œufs de chouette permet de gagner des élections. Alors que les Celtes affectionnaient le strigidé, qu’ils considéraient comme un guide spirituel, les esprits contemporains ont été définitivement conquis par Edwige, la chouette d’Harry Potter, qui a attiré toutes les sympathies. «L’idée est de cibler les superstitions négatives pour mieux faire évoluer les mentalités. Et surtout prévenir les persécutions», conclut la psychologue, qui espère publier les résultats de son étude l’année prochaine.

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