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Débat

Nos données personnelles en péril?

Le 7 mars, le peuple aura entre ses mains le sort de la loi sur l’identité numérique. Celle-ci a été attaquée en référendum, au motif que nos informations seront gérées par des entreprises privées. Débat. 

Texte Laurent Nicolet
Photos Mathieu Rod
Une jeune socialiste, contre, et un jeune libéral-radical, pour, débattent de l'identité numérique.

Fabian Kuhn, pour, et Pauline Schneider, contre, débattent de l'identité numérique. 

Le 7 mars prochain, nous ne ­voterons pas seulement sur l’interdiction de se dissimuler le visage, mais aussi sur l’identité numérique. Un référendum a en effet été lancé contre une législation adoptée par le Parlement et approuvée par le Conseil fédéral, dite loi e-ID, qui pose les bases juridiques d’une identité électronique reconnue par l’État. L’idée était d’offrir une identification infaillible sur internet, à l’heure où les démarches et transactions en ligne se multiplient, qu’elles soient administratives, commerciales ou privées.

Le fait pourtant que ces e-ID seront ­délivrées et gérées par des entreprises privées a fait naître quelques inquiétudes. Telle est la raison principale du référendum, soutenu par des ­associations comme Société ­numérique, WeCollect, Campax ou Droitsfondamentaux.ch, et des partis politiques comme les Verts, le PS, les Vert’libéraux, ainsi que quelques dissidents ­radicaux.

Pour y voir plus clair, nous ­donnons la parole à la jeune ­génération. Pauline Schneider, vice-présidente de la ­Jeunesse socialiste suisse, opposée à la loi, répond aux mêmes questions que Fabian Kuhn, membre du comité des Jeunes Libéraux-Radicaux Suisse, en faveur de la loi. 

 

Faut-il s’inquiéter du fait que ce soient les entreprises privées qui devraient délivrer les e-ID et les gérer?

Pauline Schneider: Oui, l’opacité de cette démarche d’identité numérique est très inquiétante. Des entreprises comme des banques ou des assurances ­remplaceront les services de la Confédération et pourront ainsi utiliser les informations de ­chacune et chacun à des fins ­privées. D’une part, cela relègue la Confédération au rang de simple fournisseuse de données, et d’autre part, comme chaque utilisation de l’e-ID sera enregistrée par des entreprises privées, les risques d’abus sont très ­élevés dans cette utilisation des données par des acteurs privés. Il est incompréhensible que la Confédération accepte de donner autant de responsabilité à des grandes banques à l’instar d’UBS ou des compagnies d’assurance comme la CSS Assurance.

Fabian Kuhn: Pas du tout, au contraire. Les entreprises privées sont plus aptes à développer ou à améliorer les technologies nécessaires à la mise en place de cette e-ID. Le fait qu’il y ait plusieurs fournisseurs présente des avantages. Premièrement, la concurrence engendre une compétition entre les producteurs, les incitant à offrir le produit le plus sûr et le plus efficace possible, qui répond aux besoins des clients. Deuxièmement, elle crée de la diversité et donc une plus grande liberté de choix. Chacun d’entre nous est alors libre de décider s’il souhaite obtenir une carte d’identité électronique et auprès de quel fournisseur, agréé par l’État. Troisièmement, ils mettent leur réputation en jeu. Cet élément et les contrôles de l’État assurent une protection maximale des données et empêchent d’éventuelles utilisations abusives.

 

L’absence d’e-ID, adoptée déjà dans plusieurs pays, affaiblirait la Suisse en tant que place économique et lieu d’innovation?

Pauline Schneider: Le problème ici n’est pas la création en soi d’une identité électronique, mais bien la privatisation et ­l’absence de transparence. La tâche de la protection de l’identité appartient depuis toujours à l’État, et il est dangereux que ce dernier mette cela au concours auprès d’acteurs privés qui l’utiliseraient pour en tirer profit. SwissSign groupe composé d’établissements financiers, de compagnies d’assurances et de caisses maladie (dont font partie La Poste, Swisscom, UBS, Crédit Suisse, Helvetia et d’autres encore), s’est déjà annoncé prêt à remplir ce mandat. L’inquiétude que la Confédération ne soit pas maîtresse de ce nouvel identifiant est donc déjà bien plus que réelle. 

Fabian Kuhn: Nous sommes à la traîne par rapport à de ­nombreux pays à cet égard. Une e-ID est essentielle à la ­numérisation de la Suisse et pour être une place forte pour les entreprises innovantes. Si le projet de loi est rejeté, un temps précieux sera perdu, en attendant qu’une nouvelle loi soit rédigée. Nous avons besoin d’une e-ID reconnue et réglementée par l’État maintenant et non dans quelques années.

 

L’e-ID se présente comme un gage de sécurité accrue pour les transactions en ligne. Qu’en pensez-vous?

Pauline Schneider: J’y vois surtout une possibilité d’abus de la part de ces entreprises privées, qui auraient toute la possibilité de récolter des ­informations après chaque ­utilisation, qui seraient ensuite utilisées pour maximiser leurs profits ou cibler leurs offres. La sous-traitance érigerait ces groupes privés en médiateurs.

Fabian Kuhn: Une e-ID crée plus de transparence et de contrôle sur ses propres ­données en ligne. D’une part, elle offre une protection contre l’usurpation d’identité et, d’autre part, elle simplifie la ­vérification sécurisée de l’âge des internautes. La mosaïque d’offres n’est à ce jour soumise à aucune règle claire en ­matière de protection et de stockage des données. La loi va enfin créer une plus grande sécurité juridique et améliorer considérablement la protection des données. Toute personne qui souhaite une solution sûre doit donc voter en faveur du projet.

 

L’instauration d’une e-ID ne risquerait-elle pas d’aggraver la fracture numérique, au détriment notamment des seniors et des gens peu formés à ces outils?

Pauline Schneider: Oui, ­absolument. C’est pour cela que le Conseil suisse des aînés, l’Association suisse des aînés et la Fédération des associations des retraités et de l’entraide en Suisse sont opposés à ce projet. À l’heure où tout devient de plus en plus numérique, il est important de prendre en considération les moyens de chacun pour éviter d’augmenter encore plus les différences entre les générations et les catégories sociales.

Fabian Kuhn: C’est vrai que les personnes âgées peuvent avoir plus des difficultés à s’habituer aux nouvelles technologies que ma génération, qui est née avec. Toutefois, ce n’est pas un argument suffisant pour refuser l’introduction d’une e-ID. Sinon, il faudrait arrêter tout progrès technologique, ce qui est tout à fait utopique. Je suis convaincu que cette e-ID sera utilisée et appréciée par toutes les tranches d’âge. Le fait qu’il y aura des taux d’adoption ­différents est tout à fait normal. Mes grands-parents, par exemple, ne pouvaient pas imaginer s’acheter un smartphone il y a quelques années. Aujour­d’hui, cette technologie est ­devenue presque indispensable pour eux également.  

 

Alors que le commerce en ligne explose, une e-ID unique n’est-elle pas la solution à «la salade des innombrables mots de passe», comme l’a dit la Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter?

Pauline Schneider: Non, bien au contraire. Premièrement, l’idée n’est pas de faciliter les achats en ligne, qui concernent souvent des ­entreprises employant des personnes dans des conditions sociales misérables, avec des impacts écologiques très élevés, au détriment des commerçants de proximité, qui vivent dans une insécurité financière, exacerbée par la ­situation actuelle. Deuxièmement, la centralisation de ­données d’importance par des entreprises privées sous-traitantes est un gros risque! Enfin, même si cette e-ID arrive, les géants tels que Google, Facebook ou les grandes entreprises non suisses ne ­seront pas intéressés par elle.

Fabian Kuhn: Je partage ­l’analyse de Karin Keller-­Sutter, l’introduction d’une e-ID est nécessaire pour que les utilisateurs puissent s’identifier facilement et en toute sécurité dans l’espace numérique. Il faut ­simplifier et ­fluidifier la vie administrative en ligne, cette e-ID y participe. 

 

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