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Portrait

Simple pêcheur

Le Neuchâtelois Denis Junod parle avec passion du lac qui le nourrit, de son métier qui fait battre son cœur, de ses amours et de ses emmerdes. Avec le franc-parler qui le caractérise, lui «l’anarchiste respectueux».

Texte Alain Portner
Photos Matthieu Spohn
Même à l’âge de 67 ans, Denis Junod, animé par sa passion, continue de pêcher.

Même à l’âge de 67 ans, Denis Junod, animé par sa passion, continue de pêcher.

Éternel bonnet vissé sur le crâne et belles bacchantes. C’est à ces attributs laineux et pileux que l’on reconnaît Denis Junod. À son regard matois et à son bagout aussi. Malheureusement, ce jour-là, le pêcheur d’Auvernier (NE) a un peu perdu de sa faconde. Au bout du fil, entre deux quintes de toux, il parvient juste à glisser – ça ne s’invente pas! – qu’il n’a «pas trop la... pêche».

En fait, c’est le Covid qu’il a attrapé dans ses filets. Avec une pneumonie en prime. À sa sortie d’hôpital, cet amoureux de la vie et des gens précise via SMS qu’il est heureux de retrouver son lac. «Les poissons ont quand même bien vécu la situation», ajoute-t-il. Un smiley riant aux larmes clôt le message. L’homme a retrouvé santé et humour.

Quelques jours plus tard, il nous accueille dans son antre, dans sa cabane de pêcheur, un lieu chaleureux à son image, au sein duquel règne un joyeux capharnaüm. Ixelle, sa petite chienne qui le suit partout (y compris sur son bateau), sort la truffe de sa niche. Pierre-André Challandes, un ancien mécano qui l’accompagne à la pêche, est occupé à remailler un filet.

Un métier qui évolue avec le lac

Nous voilà enfin face à Denis Junod, ce sexagénaire épris de liberté qui vient de se raconter dans le livre «De fils en père», écrit par Françoise Jeanneret-Gris, une de ses anciennes camarades de classe. «C’est un bouquin d’amour», souligne-t-il. Une ode à la nature et à la vie, un hommage à sa famille, à ses parents et à un frère trop tôt disparu.

Sa moustache de morse frétille quand il évoque le souvenir de son paternel, ce menuisier-charpentier-horloger qui lui a transmis son anticonformisme en même temps que sa passion dévorante pour le lac. «Mon père construisait des voiliers au milieu des prés à La Côte-aux-Fées (NE).» En devenant pêcheur professionnel, en se lançant à l’eau, son fils a franchi le cap suivant…

On est en 1973. Il a 20 ans, des rêves plein la tête et tout à prouver. Dans la corporation qu’il intègre, si l’on est solidaire face à l’adversité, on ne se fait pas de cadeaux. «Autrefois, les coups de Jarnac étaient fréquents. Aujourd’hui, la situation est plus calme mais pas pacifiée pour autant. On est simplement moins nombreux qu’auparavant.» Trente pêcheurs au lieu de quatre-vingts.

À l’image des poissons qui se font plus rares désormais. «On remarque que le lac change, qu’il y a des espèces comme la palée ou la bondelle qui souffrent plus que d’autres. La nouvelle génération de pêcheurs doit s’adapter à cette évolution, mais un vieux de la vieille comme moi souffre parce qu’il est un peu déphasé par rapport à ce qui arrive et à ce qu’il a connu.»

Oui, ce métier est dur, impitoyable. Sur le pont sept jours sur sept, qu’il vente ou qu’il pleuve, pour ramener dans ses filets de quoi subsister. «On a souvent des moments de doute, de misère. Pour être pêcheur, il faut avoir un caractère bien trempé, sinon on est foutu.» Marin d’eau douce et dur à cuire comme lui et comme son fils aîné Olivier qui a choisi de suivre son sillage.

Le dialogue du solitaire

À cela s’ajoute la solitude. «Être sur le lac, c’est un peu comme se trouver dans le désert, vous entrez en méditation et vous vous rendez compte que tout silence vous parle. Je suis habité par cet environnement, je ne me sens jamais seul. Le lac est ma cathédrale. Les étoiles, les poissons, les oiseaux sont mes amis.»

Intarissable, notre hôte poursuit sur sa lancée: «Le lac de Neuchâtel est un peu comme ma femme: il est imprévisible, magnifique, plein de charme et de poésie.» Dangereux aussi. «Si vous ne le respectez pas, vous vous mettez en danger. On a tous risqué un jour d’y passer.» Au cours de ces cinquante dernières années, une quinzaine de membres de sa corporation se sont noyés.

À 67 ans, Denis Junod est toujours simple pêcheur. Par amour de l’art
halieutique et pour arrondir ses fins de mois. Toujours chasseur-cueil­leur également et fier de l’être. «La pêche comme la chasse et la cueillette font partie de l’Homme depuis la nuit des temps. Je perpétue ces tra­ditions, je suis un Indien des temps modernes, une espèce en voie de disparition…» 

À lire: «De fils en père», de Françoise Jeanneret- Gris, Éd. Cabédita. Disponible sur http://www.exlibris.ch

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