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Entretien

«Mars n’est pas une planète B pour l’être humain»

Marcher sur Mars est un vieux fantasme, alimenté par le cinéma et ravivé aujourd’hui par Elon Musk. Sylva Ekström, astrophysicienne à l’Observatoire de Sauverny (GE), et son mari Javier G. Nombela viennent toutefois déconstruire le mythe de cette conquête spatiale.

Texte Patricia Brambilla
Photos Fred Merz / Lundi13
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Javier G. Nombela et Sylva Ekström: «Les gens ne se rendent pas compte, mais on est malade comme des chiens en apesanteur, on voit flou, on perd le goût (…). Le corps humain n’est pas fait pour vivre en dehors de la Terre».

Sylvia Ekström, Javier G. Nombela Est-ce que l’espace fait encore rêver comme en 1969, au moment des premiers pas sur la Lune?

Sylvia Ekström: Oui, c’est même un rêve qui est alimenté par tous les films de science-fiction. Ceux-ci donnent l’impression que ce n’est pas un rêve, que c’est réalisable. Certes, on est déjà allé sur la Lune, mais les missions Apollo n’y ont passé que quelques heures. Aujourd’hui, c’est Mars qui attire l’attention…

Javier G. Nombela: Dans l’inconscient collectif, le voyage vers Mars est devenu facile et faisable. Rares sont les films qui prennent en considération la microgravité réelle, on y voit toujours des vaisseaux spatiaux qui se déplacent à une vitesse fabuleuse. On nous montre moins que, dans la Station spatiale internationale (ISS), à 400 km de la Terre, tout flotte, y compris l’eau, ce qui soumet les organes humains à des tensions complexes. Alors imaginez le voyage jusqu’à Mars à quelque 500 millions de kilomètres!

 

Mars suscite espoir et fantasmes. Mais votre livre est une douche froide…

Sylvia Ekström: Contrairement à ce que les gens pensent, on ne va pas migrer sur Mars, ce n’est pas une planète B pour l’humain. Mars ne ressemble pas à la Terre, elle n’a quasiment pas d’atmosphère, pas de volcanisme, elle est trois fois plus petite et les écarts de température y sont très importants. L’absence d’atmosphère de Mars est un énorme écueil pour s’y installer. Rappelons que l’atmosphère terrestre, équivalente à 30 mètres de béton et 80 cm de plomb, est un élément indispensable à la survie. Avec la magnétosphère, elle assure une protection contre les radiations cosmiques.

Javier G. Nombela: Mars n’a que 0,6% de l’atmosphère terrestre et un tiers de sa gravitation. Quelles seraient les conséquences sur l’organisme à long terme? Il est vrai que, si l’on veut se poser sur une autre planète, plus loin que la Lune, Mars est le seul candidat. Vénus a une atmosphère infernale, avec 400 degrés et des pluies d’acide sulfurique. Mercure est glacée d’un côté et bouillante de l’autre. Quant aux satellites de Jupiter ou de Saturne, ils sont hors de portée.

 

Quel est en fait le plus gros obstacle du voyage sur la planète rouge?

Sylvia Ekström: Le facteur humain, la difficulté psychologique de se retrouver enfermé en permanence, pendant les trois ans de l’expédition. Même sur Mars, il faudra enfiler un scaphandre pour sortir, que l’on doit pressuriser au préalable pendant plusieurs heures. Sur l’ISS, la nuit avant les sorties, les spationautes dorment sous oxygène pour pouvoir entrer plus facilement dans leurs combinaisons. C’est le même cas de figure que rencontrent les plongeurs, qui ne peuvent pas remonter trop vite des profondeurs, au risque de subir un accident de décompression et de se retrouver avec des problèmes d’articulation, d’embolie, ou même de mourir. 

Javier G. Nombela: Ajoutons aussi que sur Mars, les écarts quotidiens de température sont de 100 degrés, que l’on ne mangera que de la nourriture lyophilisée, et que les minuscules abris blindés y seront sans vitre, pour assurer une protection contre les radiations. Et je ne parle pas du régolithe, poussière de silice en suspension, chargée de perchlorate nocive pour l’organisme, qui recouvre la totalité de la planète...  

 

Et techniquement, quels sont les défis d’une telle expédition?

Sylvia Ekström: Le problème, ce sont les quantités d’eau, de nourriture et les équipements nécessaires pour trois ans. Cela demanderait d’envoyer des vaisseaux cargo à l’avance et pendant l’expédition. Quant au fuel pour le retour, on n’a pas de solution. À moins de le fabriquer là-bas, d’extraire les ergols nécessaires pour les fusées, ce que l’on ne sait pas encore faire. De même, pour construire des abris avec le régolithe, il faut connaître ses caractéristiques physiques. La mission Persévérance est partie cet été, mais elle ne reviendra avec des échantillons qu’en 2031.

Javier G. Nombela: Le programme est déjà établi. En 2026, une première mission américaine doit poser un autre rover pour récupérer les tubes d’échantillons, les mettre dans une mini-fusée, tandis qu’un autre véhicule de l’ESA partira en 2028 pour retrouver l’orbiter en 2030 etrapporter les échantillons sur Terre en 2031. Une opération d’une extrême complexité pour ramener trente fois quinze grammes de Mars!

Sylvia Ekström: La matière sera ensuite étudiée dans des laboratoires de haute-sécurité P4. Il faudra tester les caractéristiques physiques du régolithe pour voir si on arrive à en faire des briques, comment le compacter. Mais pour le moment, la sonde InSight, sensée faire un trou à cinq mètres de profondeur, ne parvient pas à s’enfoncer à plus de quelques centimètres, la surface de Mars étant tellement poudreuse... On en est au b.a-ba. 

 

Et pendant ce temps, Elon Musk, patron de SpaceX, promet un vol habité pour 2025…

Sylvia Ekström: Il vend du rêve pour vendre autre chose derrière. Sans doute qu’il est intéressé à fournir un système de transport suborbital sur Terre, qui permettrait de relier New York à Tokyo en vingt minutes. L’armée américaine s’y intéresse déjà… 

Javier G. Nombela: Lorsqu’il a fait sa conférence de presse en 2016, au Mexique, le monde entier a découvert ses dessins animés avec ces fabuleuses fusées qui s’envolent avec cent personnes et des pizzerias à bord… Mais c’est du marketing pur. 

 

Pourtant SpaceX vient d’envoyer avec succès quatre spationautes sur l’ISS...

Sylvia Ekström: Elon Musk sait s’entourer de personnes compétentes. Le fait d’inventer une fusée avec un étage qui redescend sur Terre, est une excellente idée. Mais la façon dont il vend ce voyage comme une croisière super fun, c’est du vent. Les gens ne se rendent pas compte, mais on est malade comme des chiens en apesanteur, on voit flou, on perd le goût. Et surtout, il faut maintenir sa masse musculaire et osseuse. Sur l’ISS, les astronautes sont astreints à deux heures d’exercices physiques par jour. Cela demande une discipline physique et mentale énorme. Et quand ils redescendent, ils sont incapables de se tenir debout, parce que l’oreille interne est déréglée, parce que leurs muscles ont fondu... Le corps humain n’est pas fait pour vivre en dehors de la Terre.

Javier G. Nombela: En dix-huit ans, SpaceX a réussi des exploits technologiques indéniables, mais il s’agit de vols suborbitaux, à 400 km. Elon Musk a le projet d’envoyer un premier touriste autour de la Lune, mais on reste dans le jardin. Mars est à 55 millions de kilomètres, au mieux, une distance qui fluctue puisque les deux planètes se déplacent en orbite autour du Soleil. Le plus souvent, ce sont 600 millions de kilomètres que les martionautes devront parcourir pour aller sur la planète rouge, car on ne peut pas y aller en ligne droite. Le Soleil entre-deux défléchit toutes les trajectoires.

 

Elon Musk propose aussi de compresser l’atmosphère de Mars et de la réchauffer un peu…

Sylvia Ekström: C’est franchement délirant! Sur Terre, le processus a pris quatre milliards d’années…  La terraformation est un mythe total, parce que l’on n’a pas sur Mars la matière nécessaire. Il faudrait rajouter de la masse à Mars pour qu’elle soit plus lourde et garde une atmosphère. Certains proposent de vaporiser l’eau des calottes, mais ce ne serait pas suffisant. 

 

Donc impossible d’y planter des patates comme dans Seul sur Mars, le film de Ridley Scott?

Sylvia Ekström: On peut cultiver des salades et des tomates hors sol, par hydro ou aéroponie. Mais la plupart des plantes, comme les céréales ou les patates, ont besoin de terre. Or la terre, c’est de l’humus, des bactéries, des micro-organismes, des champignons, toute une faune qu’il n’y a pas sur Mars. On ne peut pas cultiver des patates dans le sable du désert! On peut imaginer de faire des compléments alimentaires, pour agrémenter la nourriture lyophilisée. Mais pas de quoi nourrir sainement des astronautes, a fortiori des habitants…

 

Vous ne croyez donc pas à un vol habité sur Mars?

Sylvia Ekström: La curiosité scientifique sera suffisamment forte pour que l’on tente un jour une expédition, peut-être dans une trentaine d’années. Mais je pense que ce sera une grave erreur d’envoyer un être humain sur Mars. Il y a une charte éthique et biologique qui fait que, dès que l’on envoie quelque chose qui va se poser ailleurs que sur la Terre, on le stérilise à haut niveau, pour ne pas disséminer nos germes terrestres partout dans le système solaire. Ce que l’on ne pourra pas faire avec une capsule habitée. Mettre les pieds sur Mars, c’est contaminer Mars et donc perdre toute trace de ce qu’il pourrait y avoir là-bas. Par contre, je suis favorable à une exploration robotique et instrumentale de la planète rouge, la seule façon de garantir que, s’il y a eu de la vie, on pourra la détecter et l’étudier avant d’y mettre le pied. On imagine que la vie a pu commencer sur Mars et, selon l’hypothèse de la panspermie, les bactéries martiennes auraient les mêmes caractéristiques que les nôtres. Mais pour vérifier cette universalité de la vie, il ne faut pas que nous allions y répandre nos germes terrestres… 

 

Qu’est-ce qui vous fait encore rêver?

Sylvia Ekström: Comprendre tout ce que l’on ne comprend pas encore. Le système solaire, mais aussi les exoplanètes, qui nous laissent entrevoir des systèmes très différents du nôtre. Est-ce qu’on arriverait à y trouver, à y reconnaître des traceurs de vie? Quant à la matière noire, la matière sombre, est-ce qu’elles existent vraiment ou est-ce une équation qui a mal été posée
au départ? J’espère avoir des bouts de réponse un jour. Mais je n’ai pas le fantasme de la conquête. J’ai de la peine à comprendre ce besoin de mettre le pied en plantant un drapeau. Il faut explorer Mars différemment, avec plus de subtilité, sans forcément y aller. 

Javier G. Nombela: Depuis qu’il est debout, l’humain ne peut plus s’arrêter de marcher, d’aller voir derrière l’horizon. C’est dans notre ADN. On ne peut pas arrêter la curiosité humaine. C’est aussi une de nos belles caractéristiques, sinon nous n’aurions pas évolué depuis notre point de départ.

 

Enfin, quel message aimeriez-vous faire passer avec ce livre que vous venez de publier?

Sylvia Ekström: Que la nature est indissociable de notre bien-être. On croit que l’homme gagne toujours à la fin et que la technologie peut pourvoir à tout. Mais il faut se rendre compte que nous sommes les enfants de cette biosphère, indissociables d’elle. Il est impossible d’aller vivre avec trois batavias dans des casiers blindés à des millions de kilomètres! 

Javier G. Nombela: On voulait apporter aussi une note écologique: «Make our planet small again.» Dire que l’on ne peut plus gaspiller, ni vivre comme des prédateurs ravageurs. L’humain vaut mieux que ça. 

Bio express

Sylvia Ekström

1966 naissance à Stockholm.

1988–1999 exerce la profession de sage-femme

1999 se lance dans des études d’astronomie

2008 décroche un doctorat d’astronomie. Et obtient un poste à l’Observatoire de Sauverny (GE).  

2020 publie, avec son mari, son premier livre, Nous ne vivrons pas sur Mars, ni ailleurs (Ed. Favre).

 

Javier G. Nombela

1959 naissance à Madrid.

1999 devient graphiste «très indépendant et autodidacte persévérant», passionné d’astronomie, spécialisé dans les frises chronologiques.

2013 conçoit le dépliant du bicentenaire de l’entrée du canton de Genève dans la confédération.

2020 réalise une timeline pour les vingt-cinq ans de l’Observatoire François-Xavier Bagnoud à St-Luc.

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