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Science

Voler dans les plumes des superstitions

Chouettes et hiboux sont encore trop souvent victimes de persécutions liées à des croyances populaires. Pour mieux comprendre les sentiments qu’éprouvent les humains envers ces oiseaux de nuit et mieux les protéger, la psychologue Christine Mohr et le biologiste Alexandre Roulin, professeurs à l’Université de Lausanne, ont lancé une vaste enquête internationale.

Texte Alain Portner
Photos Getty Images et Istock
L’effraie des ­clochers, aussi ­surnommée «dame blanche», fait ­partie des espèces qui suscitent  le plus de craintes.

L’effraie des ­clochers, aussi ­surnommée «dame blanche», fait ­partie des espèces qui suscitent le plus de craintes.

Lui est un spécialiste des ­rapaces nocturnes. Elle une experte en fake news et croyances irrationnelles. Tous deux enseignent à l’Université de Lausanne (UNIL). Ensemble, le biologiste Alexandre Roulin et la psychologue Christine Mohr ont lancé une vaste étude interdisciplinaire sur les représentations que les humains se font des chouettes et des hiboux. But de l’opération: mieux protéger ces oiseaux qui sont encore, sous certaines latitudes, victimes de superstitions.

Histoire de comprendre pourquoi on aime ou on déteste tant ces volatiles, ces chercheurs ont mis en ligne un questionnaire en trente-cinq langues (lien en fin d’article). À ce jour, plus de onze mille réponses leur sont parvenues. Elles émanent du monde entier, de la Suisse à la Nouvelle-Zélande, de l’Islande au Zimbabwe, de la Chine aux États-Unis, du Brésil à la Russie… Preuve s’il en est que le sujet ne laisse personne indifférent!

Cet incroyable engouement pour leur projet étonne et ravit à la fois Christine Mohr et Alexandre Roulin, qui nous invitent ici à survoler la problématique qu’ils étudient en parfaite complémentarité.

Au Zimbabwe, on croit qu’avaler les yeux d’un hibou améliore la vue ou permet de voir dans l’obscurité.

Au Zimbabwe, on croit qu’avaler les yeux d’un hibou améliore la vue ou permet de voir dans l’obscurité.

1 – Racines du mal

Comme la plupart des oiseaux, les chouettes et hiboux souffrent de la déforestation, de l’agriculture intensive et de la réduction de la biodiversité. Mais en plus, ces volatiles sont victimes de persécutions liées à des croyances souvent absurdes. Et cela partout dans le monde. Pourquoi? Sans doute parce qu’ils vivent la nuit, volent silencieusement et poussent des cris que l’on juge lugubres. Bref, avec leur face ronde et leurs grands yeux, ils font de parfaits fantômes, de parfaits messagers de la mort! En tête du palmarès des espèces qui suscitent le plus de craintes et de superstitions figure l’effraie des clochers qui est aussi surnommée la «dame blanche».

En Occident, ces croyances remontent à l’Antiquité. Les Romains associaient en effet ces rapaces à la sorcellerie et à la magie noire. Leur nom de famille – les strigidés – a d’ailleurs pour origine le mot latin striga, qui signifie sorcière. Du coup, pendant des siècles et des siècles, on a cloué chouettes et hiboux aux portes pour chasser esprits et mauvais sort. Une pratique abandonnée sous nos latitudes depuis quelques décennies seulement, mais qui ­perdure malheureusement ailleurs.

2 – Superstitions à gogo

Aux États-Unis, si l’on entend un ­hululement, on doit soit y répondre, soit enlever un vêtement et le remettre… à l’envers. En Allemagne, on dit que si une chouette hulule au moment où un enfant pousse son premier cri, ce dernier vivra une existence malheureuse. En Mongolie, on croit que ces rapaces pénètrent de nuit dans les maisons pour voler les ongles des humains. En Inde, on pense que tuer des hiboux durant Diwali – le festival des lumières – ­apporte richesse et prospérité. Au Zimbabwe, on se figure qu’avaler leurs yeux améliore la vue ou permet de voir dans l’obscurité. Au Cameroun, on a une telle frousse de ce volatile qu’on le nomme ­simplement l’«oiseau qui fait peur»… Finalement, qu’ils soient considérés comme des oiseaux de bon ou de mauvais augure, les chouettes et ­hiboux perdent pratiquement toujours des plumes dans ces histoires.

3 – La psychologie en renfort

Dans leur combat pour la biodiversité, les scientifiques essaient d’agir sur les facteurs qui constituent des freins ou des obstacles à la préservation des espèces. Mais ils négligent souvent – comme le reconnaît volontiers Alexandre Roulin – l’aspect psychologique des problématiques qu’ils cherchent à résoudre. C’est pourquoi ce biologiste s’est associé à la psychologue Christine Mohr pour mener cette vaste enquête sur les comportements et croyances liés aux strigidés.

En unissant leurs équipes, leurs forces et leurs compétences, ces chercheurs vont ainsi essayer de déterminer s’il existe une représentation universelle de ces oiseaux de nuit ou, au contraire, si celle-ci varie d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une religion à l’autre… Et même d’une personne à l’autre! Comment? En regardant s’il y a une corrélation entre le fait d’être superstitieux et l’âge, le sexe, la ­formation, la profession ou encore les traits de personnalité.

4 – Premières tendances

Les chercheurs ont commencé le dépouillement des quelque onze mille questionnaires reçus des quatre coins du monde depuis le printemps dernier, et une analyse de la phase initiale de l’étude menée en anglais permet déjà de dégager des premières tendances. Par exemple sur le continent africain, au ­Zimbabwe, au Nigeria et au Kenya, les superstitions sont très présentes. Plus qu’en Inde et ­cer­tainement ­davantage que dans les pays anglo-saxons. En Suisse, où l’on a pour l’heure récolté quelque 1500 ­réponses, la population éprouve clairement un sentiment positif pour les chouettes et ­les hiboux.

Christine Mohr et Alexandre Roulin constatent aussi que les gens ayant une perception plus négative des rapaces nocturnes sont ceux qui sont les plus jeunes et qui se considèrent comme vite angoissés et comme spirituels. Ou qui croient au paranormal et aux phénomènes inexpliqués. À l’inverse, les chercheurs remar­quent que les ­propriétaires de chien ont une ­opinion ­plutôt favorable des oiseaux de nuit.

Enfin, nos interlocuteurs sont frappés par le fait que les sondés qui ont été capables de reconnaître l’effraie parmi un panel de volatiles adoptaient une position neutre vis-à-vis des strigidés, c’est-à-dire qu’ils n’allaient probablement ni les crucifier ni avoir la tentation de les mettre en cage pour en faire des animaux de compagnie. «Cela montre que l’éducation, les connaissances sont à la base d’un comportement adapté comme celui-là», concluent-ils.

5 – Remède miracle

In fine, l’objectif prioritaire de cette étude est de parvenir à changer la vision négative qui colle aux plumes de ces rapaces nocturnes et de ­réduire ainsi les persécutions dont ils sont victimes. Mais de quelle ­manière changer des attitudes et croyances profondément ancrées? Le discours évidemment ne suffit pas, les chercheurs le savent: «Il faut montrer que les chouettes et les ­hiboux sont utiles.» Comment? Via des actions de prévention ciblées ­auprès des communautés où ces ­oiseaux sont particulièrement craints, haïs, voire tués. Alexandre Roulin a déjà engrangé de l’expérience en la matière. Avec le projet «Chouettes pour la paix» qu’il mène en terre biblique, plus précisément dans la vallée du Jourdain, une ­région à cheval entre Israël, la Palestine et la Jordanie. Des nichoirs y sont posés depuis 2002, de part et d’autre des frontières, afin que les ­effraies – taupiers efficaces et bon marché – remplacent les produits chimiques dans la lutte contre les rongeurs. Cette campagne de sensibilisation a permis de toucher et de faire dialoguer les agriculteurs, les écoliers et les politiciens des ­différentes communautés concernées. Comme le relève le biologiste vaudois: «D’oiseau de malheur, la chouette est devenue un symbole de paix!»

Questionnaire en ligne: www.you-and-the-owls.webnode.com

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