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Médecine

La musique dope le cerveau des prématurés

Dans le cadre d’une étude menée aux Hôpitaux universitaires de Genève, des bébés en couveuse ont écouté des mélodies destinées à améliorer leurs réseaux cérébraux et à limiter leurs retards neurodéveloppementaux. Les premiers résultats sont prometteurs.

Texte Alain Portner
Photos Stéphane Sizonenko
La moitié des grands prématurés souffrent de troubles de l’apprentissage, de la concentration et de la gestion des émotions.

La moitié des grands prématurés souffrent de troubles de l’apprentissage, de la concentration et de la gestion des émotions.

La musique adoucit les mœurs, mais pas seulement… Elle favoriserait aussi le développement du cerveau des enfants prématurés. C’est ce que montre une recherche pilotée par Petra Hüppi, professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Genève et médecin-cheffe aux Hôpitaux universitaires de Genève. «Les résultats sont encourageants», commente sobrement la chercheuse clinicienne. Au point que son étude, qui doit encore être affinée, a fait la une du National Geographic, magazine de référence dans la science et l’exploration qui présentait dans ce même numéro rien de moins que sa sélection des… «12 innovations qui révolutionneront le futur de la médecine»!

Ce coup de projecteur médiatique a mis mondialement en lumière le travail de Petra Hüppi, cette pédiatre et néonatologue qui se préoccupe depuis une trentaine d’années déjà du sort des enfants nés trop tôt, tente de cerner les origines cérébrales de leurs difficultés et teste des solutions pour aider leur cerveau à mieux se construire. Avec elle, nous allons donc parler musique et prématurés.

1 – Cerveau immature

En Suisse, près de 800 enfants (1% des ­nouveau-nés) naissent entre la 22e et la 32e ­semaine de grossesse, soit quatre mois avant terme pour certains. Même s’ils ont de bonnes chances de survie, ces grands prématurés quittent l’utérus nourricier et rassurant de leur maman bien trop tôt, avec souvent des conséquences fâcheuses à la clé. On sait, par exemple, que la moitié d’entre eux souffriront de troubles de l’apprentissage, de la concentration et de la gestion des émotions. «À leur naissance, le cerveau de ces bébés est encore immature. Le développement cérébral doit donc se poursuivre aux soins intensifs, en couveuse, dans des conditions bien différentes que s’ils étaient encore dans le ventre de leur mère, relève la professeure Hüppi. Cette immaturité cérébrale, alliée à un ­environnement sensoriel perturbant, explique le fait que les réseaux neuronaux ne se développent pas normalement.»

2 – Stimuli musicaux

Les enfants, qui naissent à terme, baignent neuf mois dans un liquide amniotique tempéré et grandissent ainsi dans une atmosphère sécurisante et feutrée. Tout le contraire des couveuses – placées au sein d’unités de soins intensifs mécaniques et aseptisées – à ­l’intérieur desquelles les grands prématurés passent leurs premières semaines de vie. Là, le climat est stressant avec des appareils qui vibrent, des alarmes qui retentissent, des portes qui claquent… D’où l’idée de Petra Hüppi d’adoucir cet environnement perturbant avec de la musique. Et aussi, par ce biais-là, d’introduire auprès de ces tout-petits ­patients des stimuli plaisants et structurants. «Des études montrent que la musique améliore certaines capacités cérébrales comme l’attention et la concentration quand on la pratique, ou encore participe à une meilleure croissance des bébés», précise-t-elle.

3 – Flûte des charmeurs de serpents

Oui, mais quelle musique choisir? C’est la question que s’est posée notre interlocutrice. «Je me demandais s’il fallait leur passer du Beethoven, du Bach, du Mozart ou même du rock. Et c’est un peu par hasard, en ­regardant un reportage à la télé sur Andreas Vollenweider, que j’ai décidé de le contacter pour qu’il nous fasse des compostions sur mesure.» Il faut savoir que ce musicien ­zurichois a ­travaillé avec des enfants dans des favelas en Amérique du Sud et aussi avec des adultes dans des prisons sud-africaines. Aux HUG, cet artiste a joué divers instruments pour voir comment les prématurés réagissaient. Puis, il a sélectionné ceux auxquels ils avaient été le plus sensibles, à savoir la harpe, les clochettes et le punji, la flûte des charmeurs de serpents. Et à partir de là, il a créé trois morceaux de huit minutes chacun pensés pour structurer la journée des bébés. «Je ­voulais que les musiques soient au diapason de leur rythme et de leur état. Il y a donc une mélodie pour accompagner le réveil, une ­deuxième pour l’endormissement et une ­dernière pour interagir durant l’éveil.»

4 – Étude en double aveugle

Une centaine de prématurés ont participé à cette recherche qui s’est étalée sur plusieurs années. Concrètement, les scientifiques ont équipé leurs «cobayes» d’écouteurs qu’une doctorante avait cousus dans de petits ­bonnets. Comme c’était une étude en double aveugle, il y avait à chaque fois deux groupes de bébés, l’un qui bénéficiait de la musique et l’autre pas. Ensuite, tous ces enfants ont passé une IRM pour évaluer leur développement cérébral au moment où ils auraient dû naître. Enfin, les résultats de ces examens ont été comparés avec ceux de nouveau-nés qui, eux, avaient vu normalement le jour à terme.

5 – Effets positifs

Publiée dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), l’étude ­genevoise montre que «les réseaux neuronaux des enfants ayant entendu la musique d’Andreas Vollenweider se sont trouvés améliorés de manière significative». «Cela pourrait limiter les retards de développement des prématurés», se réjouit notre spécialiste. Le réseau le plus atteint, celui dit «de saillance» qui est «essentiel tant pour l’apprentissage et l’exécution des tâches cognitives que dans les relations sociales ou la gestion des ­émotions», semble d’ailleurs être l’un des grands bénéficiaires de cette exposition aux mélodies du compositeur zurichois.
Même si cela reste encore à confirmer…

6 – Recherches sans fin

Va-t-on alors faire écouter systématiquement de la musique aux prématurés? Si notre interlocutrice avoue être très tentée, elle relève toutefois qu’on ne peut pas introduire une telle nouveauté sans en avoir mesuré les ­effets à long terme. «Nous avons testé les bambins à 12 et 24 mois et constaté que ceux qui avaient écouté de la musique possédaient davantage de capacités dans la régulation émotionnelle que les autres.» Dans les mois qui viennent, cette chercheuse et son équipe reverront leurs jeunes patients (ils auront alors 7 ans) pour procéder à une évaluation cognitive et socio-émotionnelle complète, afin de voir si les résultats initiaux positifs de cette recherche perdurent. Et après? Eh bien, ce sera le lancement d’une large étude randomisée et contrôlée à laquelle devraient participer des centres de néonatalogie de Suisse et de l’étranger. «Il faut un échantillon beaucoup plus grand que le nôtre pour statistiquement montrer que notre méthode apporte un réel bénéfice fonctionnel aux prématurés. Ça ­nécessitera encore des années de travail pour le prouver.» Petra Hüppi est patiente.

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