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Santé

Profession pharmacien

La crise sanitaire a remis sur le devant de la scène un métier jusque-là resté dans l’ombre. Une activité certes médicale, mais pas que. Paroles d’apothicaires.

Texte Laurent Nicolet
Photos Mathieu Rod
Jean-Marc Besse, pharmacien indépendant à Saint-Maurice (VS)

Jean-Marc Besse, pharmacien indépendant à Saint-Maurice (VS).

Cent millions de conseils dispensés, plus de 300 000 patients journaliers.
Tel est le bilan chiffré, pour 2020 en Suisse, de ces échoppes pas tout à fait comme les autres que sont les pharmacies. L’épidémie de Covid-19 et les semi-­confinements successifs sont venus rappeler que le pharmacien était un rouage important du système sanitaire. Ne serait- ce que parce qu’il est souvent le premier visage que rencontrera le patient. On a vu ainsi les pharmacies engagées dans le dépistage et bientôt la vaccination, tout en étant confrontées, comme le rappelle dans un communiqué la faîtière pharmaSuisse, à une clientèle «pas toujours patiente».

Pour prendre le pouls du quotidien de cette profession, nous nous sommes rendus dans une pharmacie indépendante en Valais ainsi que dans une succursale Zur Rose, chaîne dont les pharmacies ont la particularité d’être installées dans des supermarchés Migros.

«Nous avons un côté assistant social gratuit»

«Nous avons eu beaucoup de travail, fait pas mal d’heures supplémentaires, notamment en effectuant des livraisons, non facturées, à domicile, parce qu’il y avait de la crainte chez les gens. On leur a fait tellement peur, il faut dire.» C’est ainsi que Jean-Marc Besse, pharmacien indépendant installé à Saint-Maurice (VS) ­depuis trente ans, résume la crise du Covid- 19, vue de son officine. S’agissant aujourd’hui de la vaccination contre le fameux virus, Jean-Marc Besse n’est pas sûr que les pharmaciens seront finalement très nombreux à s’y lancer: «Il faut déjà avoir les locaux et les compétences pour.»

Il admet que si la pharmacie reste une petite entreprise qui ne connaît pas la crise, c’est surtout vrai «pour le volume de travail». Il évoque en revanche une «pérennité économique» de plus en plus difficile à établir, en raison notamment «du prix du médicament qui baisse, alors qu’il constitue la moitié de la marge d’un pharmacien». À quoi s’ajoute une diminution du nombre d’ordonnances: «Les médecins font de plus en plus attention. Le paradoxe veut que ce qu’il y a de plus intéressant économiquement aujourd’hui pour un pharmacien, c’est tout ce qui n’est pas pharmaceutique.» Résultat des courses: «On travaille toujours plus pour toujours moins. Je passe beaucoup plus d’heures dans ma pharmacie que lorsque j’ai commencé.»

C’est ainsi, estime Jean-Marc Besse, que la pharmacie n’est plus comme elle a pu l’être une profession à rentes. «J’ai connu des pharmaciens qui faisaient trois mois de voile en été.» Le surcroît de travail, il l’assume aujourd’hui: «C’est un choix. L’autre façon de faire serait de s’en ficher de ses clients, d’élaguer, de faire partir vite ceux qui posent des questions, qui vous prennent du temps. Alors que c’est l’un de nos points forts, être capables de s’occuper individuellement des gens.»

Une affaire de famille

La pharmacie, poursuit-­il, est une activité plutôt corporatiste – «un pharmacien sur quatre est issu d’une famille de pharmaciens» – et qui s’est notoirement féminisée: «C’est d’ailleurs une profession où l’on trouve beaucoup de couples.» Non seulement le père de Jean-Marc Besse était déjà pharmacien, mais la pharmacie qu’il a reprise lui-même après ses études appartenait à une cousine.

Être pharmacien, c’est aussi avoir des relations qui peuvent parfois s’avérer compliquées avec les médecins. «Le pharmacien peut se sentir complexé parce qu’il en sait forcément moins et que c’est quand même le médecin qui fait l’ordonnance. Et puis, un médecin, ça gagne mieux sa vie, surtout que tout ce qu’il fait, il le facture, tandis que nous, nous avons un côté assistant social gratuit.» Il s’agira ainsi d’être constamment à l’écoute. «On nous confie beaucoup de choses, un peu comme avec les coiffeurs.» Cette disponibilité est parfois récompensée par des remerciements ou par une boîte de chocolat. «Mais cela vient surtout de personnes seules ou âgées qui ont l’impression de ne plus disposer de l’environnement humain dont elles ont besoin et qui viennent le chercher chez nous.»

Christophe Bornand,directeurdes pharmacies Shop-in-Shop et Jibril Ahmed, pharmacien responsable chez Zur Rose à Crissier (VD)

Chtistophe Bornand, directreur des pharmacies Shop in Shop, et Jibril Ahmed, pharmacien responsable chez Zur Rose à Crissier (VD)

Des pharmacies «Shop in Shop»

L’entreprise Zur Rose s’est alliée avec Medbase, le pool santé de Migros, pour créer un concept de «shop in shop», à savoir des pharmacies installées dans les supermarchés.

La pharmacie Zur Rose de Crissier (VD) est la première du genre en Suisse romande. «L’idée était d’offrir aux personnes présentes dans l’espace du supermarché l’accès à l’ensemble des prestations d’une pharmacie. Ici à Crissier, nous avons ainsi trois pharmaciens et trois assistantes», explique Christophe Bornand, directeur des pharmacies Shopm in Shop. «Ce qui permet, complète le pharmacien responsable du site, Jibril Ahmed, quand un pharmacien est occupé avec un client dans l’espace conseil, qu’un autre puisse s’occuper des clients dans le magasin.»

Un devoir de diligence

L’espace conseil est un lieu privatif, insonorisé, qui permet d’avoir des entretiens confidentiels ou traiter des plaies et des coupures. Et bientôt d’effectuer les vaccinations contre le Covid-19. «Tous les pharmaciens ont fait la formation pour cela, explique Jibril Ahmed, et nous avons l’autorisation du canton de Vaud, dont le but est de garantir que la population ait accès rapidement aux vaccins dans le cadre fixé par les autorités».

À propos de la vie du pharmacien au temps du Covid-19, Jibril Ahmed assure que l’approvisionnement en médicaments devrait être garanti, avec même une ordonnance de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) qui limite la quantité que l’on peut délivrer aux patients pour éviter la pénurie. «Notre rôle est surtout d’échanger avec les patients autour de leur anxiété, de leurs appréhensions de cette maladie qu’on connaissait peu. Surtout que les gens ont beaucoup consulté des médias qui fourmillent de propos alarmistes. Une de nos fonctions est de recentrer le sujet, en leur communiquant précisément ce que l’on sait.» Jibril Ahmed évoque également «un devoir de diligence» du pharmacien: «Si nous avons la possibilité de proposer un médicament générique, moins cher, mais de même efficacité, on le fera, tout en restant toutefois prudents avec certaines pathologies, où les médicaments prescrits ont une marge thérapeutique relativement étroite.»

Christophe Bornand insiste, lui, sur le fait que le pharmacien doit également s’assurer de «l’adhérence thérapeutique», à savoir que les patients prennent leurs médicaments correctement. «Près de 5% des hospitalisations en Suisse sont dues à une mauvaise prise de médicaments. Avec une bonne adhérence thérapeutique, vous augmentez le confort des patients et vous diminuez les coûts.»

Sur les conseils médicaux dispensés aux patients, Jibril Ahmed rappelle que les pharmaciens sont formés pour identifier quel type de pathologie doit être pris en charge à la pharmacie, mais aussi pour repérer ce que l’on appelle «les drapeaux rouges», c’est-à-dire quand un patient nécessite une consultation médicale, avec une hiérarchisation précise: une consultation dans les trois jours, dans la journée, dans l’heure ou le départ immédiat aux urgences.

Entretien

«Le pharmacien n’est pas là pour remplacer le médecin mais pour le soulager»

Nicole Demierre Rossier, porte-parole pour la Suisse romande de pharmaSuisse.

 

Cette crise sanitaire a-t-elle changé la vie des pharmaciens?

On a beaucoup parlé des soignants, mais le personnel officinal a été et est toujours très sollicité, car les pharmacies sont restées ouvertes tout le temps. Cette crise a contribué à visibiliser le rôle de premier interlocuteur santé du pharmacien. Au début de la pandémie, de nombreuses personnes sont venues poser des questions. Avec notamment beaucoup de frustrations lors de la ­polémique sur le manque de masques. Quand tout était fermé, y compris certains cabinets médicaux, les pharmaciens ont renouvelé les traitements pour les patients chroniques. Bref, ils ont vraiment été au front. Depuis novembre, ils font des tests antigéniques et vaccineront bientôt.

 

Y a-t-il de la réticence ou de la méfiance dans le public à se faire tester ou vacciner en pharmacie plutôt que chez un médecin?

Non. Chaque année nous réalisons une étude de marché sur les pharmacies suisses. Il apparaît que si la confiance dans les médecins se monte en Suisse à 94%, pour les pharmaciens, elle est de 90%, ce qui est très positif.

 

Où s’arrête le rôle de conseiller médical du pharmacien?

Le pharmacien n’est pas là pour remplacer le médecin, mais grâce au triage pharmaceutique, il permet de soulager les médecins de famille et les services d’urgences. On a pu démontrer que 85% des infections urinaires, des pharyngites, des conjonctivites par exemple peuvent être prises en charge entièrement par le pharmacien. Avec la révision de la loi sur les produits thérapeutiques, les pharmaciens peuvent remettre plus facilement certains médicaments soumis à ordonnance. Ceux-ci doivent être remis personnellement par le pharmacien et l’acte doit être dûment documenté. Les gens ont ainsi moins besoin d’aller aux urgences ou chez le médecin pour les troubles fréquents.

 

Ce serait un moyen pour faire baisser les coûts de la santé à disposition du pharmacien. Y en a-t-il d’autres?

Oui, par exemple le suivi de maladies chroniques avec la préparation de semainiers qui favorisent l’adhésion thérapeutique et permettent de lutter contre le gaspillage de médicaments. Et puis, il existe des cercles de qualité où médecins et pharmaciens se réunissent pour échanger, dialoguer sur le choix du médicament pour un traitement donné, ainsi que son coût.

 

Et les génériques?

Le pharmacien peut toujours, en discussion avec le patient, promouvoir un générique qui est moins cher. Rien n’est fait cependant pour l’inciter à cette démarche. C’est pourquoi nous avons proposé, avec l’association d’assureurs Curafutura, une révision du tarif officinal, avec modification de la marge de distribution, de façon que le pharmacien ne soit plus pénalisé lorsqu’il remet un générique. Nous attendons la décision de l’OFSP et du Conseil fédéral.

 

Y a-t-il assez de pharmacies en Suisse?

Oui et non. Il est difficile de généraliser au niveau national. Il y a par exemple moins de pharmacies en Suisse alémanique où les médecins délivrent eux mêmes les médicaments. Cela dit, la Suisse compte 21 pharmacies pour 100 000 habitants, alors que la moyenne européenne est de 32. On ne peut donc pas dire qu’il y ait trop de pharmacies. En revanche, il est important d’avoir une couverture sur tout le territoire et donc de maintenir des pharmacies de proximité dans les zones rurales. 

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